La culture ou la vie

La culture ou la vieRencontre avec trois protagonistes de la scène culturelle beyroutine: Roger Assaf (Cham), Moustafa Yammout (Zico House) et Sandra Dagher (Espace SD)

Le ministère de la Culture a toujours été le parent pauvre de l’État libanais. Selon des sources internes plutôt fiables, son budget, en 2002, ne dépassait pas celui d’un moyen-métrage européen. Pour pallier cet abysse sans fond, les particuliers continuent, envers et contre tout, de se battre pour sortir les artistes de l’ombre et assurer au maigre public d’intéressés un minimum décent de vie culturelle.
Parmi eux, trois personnes, toutes agissant à Beyrouth: Roger Assaf, pionnier du théâtre moderne libanais et fondateur, en 1999, de «Shams», une coopérative culturelle permettant aux jeunes comédiens, metteurs en scène et cinéastes de travailler ensemble à l’élaboration de leurs projets; Moustafa Yammout, dit Zico, qui fonde, en 1999, la Zico House, un conglomérat de développement culturel associant expositions, installations, théâtre, danse, concerts mais aussi festivals, associations non gouvernementales et politiques, le tout dans une même optique, celle de donner à l’artiste une place, un rôle et les moyens d’agir; enfin Sandra Dagher, directrice de l’Espace SD, premier espace culturel libanais polyvalent qui s’efforce, à travers une salle d’expositions, un ciné-club, un espace créateurs, un café-théâtre, des conférences thématiques et un petit journal mensuel, de montrer le meilleur de la création contemporaine, libanaise bien sûr, mais aussi étrangère.
Trois combats de taille, menés par des tempéraments obstinés de trois générations différentes (soixantaine, quarantaine et trentaine). Trois réussites dans un pays en danger d’identité.

Quels sont les objectifs de votre action culturelle?

Roger Assaf: Dans une Beyrouth devenue étouffante d’un point de vue culturel, Shams est un palliatif. Il n’existe pas d’autre endroit pour les jeunes qui leur permette de concrétiser des envies de rencontres et de libertés. Ce qui est fondamental, c’est d’entretenir chez eux la dynamique créative et c’est pour cela que la coopérative est un outil provisoire, qui correspond à des circonstances.

Zico: Nous sommes une association pour le développement culturel, étant donné qu’il n’y pas de politique culturelle publique. C’est à nous de la créer, en rendant professionnel le travail de tous les départements culturels que nous composons.

Sandra Dagher: Sortir les Libanais du pays et les présenter à l’étranger; sortir l’Espace SD de ses murs, mais aussi des frontières.



La culture ou la vieComment situez-vous votre projet dans la vie culturelle beyrouthine?

Roger Assaf: Shams est un îlot d’exemplarité. C’est un lieu de créations, de rencontres et de dialogue par excellence, où les mots démocratie et dialogue interconfessionnel ont un sens. La jeunesse s’y sent chez elle.

Zico: Notre politique de développement culturel nous entraîne à créer des stratégies originales et à ouvrir de nouvelles voies aux professionnels.

Sandra Dagher: L’Espace SD est une miniature de ce qui devrait exister à l’échelle publique. Nous sommes le premier espace culturel libanais polyvalent.

Comment pratique-t-on la culture dans un pays blessé par 17 ans de guerre?

Roger Assaf :Comme la «réconciliation» est devenu un mot officiel, il faut d’abord partir à la recherche de la vérité. Autrement dit, reconnaître nos différences, les dire et les accepter. Il faut montrer le mensonge, en débusquant les dissensions culturelles.

Zico: Ce qui nous manque, ce sont les exploits. Les forces en présence au Liban veulent nous faire croire que nous sommes des perdants, alors que nous sommes des vainqueurs. Un travail bien organisé dans le domaine de la culture peut aboutir à des exploits plus grands que dans tous les autres secteurs et qui, en plus, donnera à ces autres secteurs une confiance positive.

Sandra Dagher: Non seulement je n’ai pas vécu la guerre mais en plus j’ai été éduqué dans des pays (France et Angleterre) où la culture pour tous est une chose naturelle. En revenant à Beyrouth, j’ai d’abord voulu appliquer cette réalité, mais c’est impossible, à cause des contraintes intrinsèques du pays face à cette même notion de culture, soi-disant réservée à une forme d’élite. C’est au gouvernement de créer l’intérêt.

Diala Gemayel

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