Autobiographie de ma grand-mère

  Autobiographie de ma grand-mère «Je me suis éteinte le 26 avril 1986, à l’âge de quatre-vingt-trois ans» ainsi commence La Nuit des Calligraphes, premier roman de Yasmine Ghata. Nous sommes donc prévenu, c’est une voix d’outre-tombe qui nous parle mais une voix apaisée. Celle de Rikkat Kunt, une grande calligraphe ottomane célèbre pour avoir moderniser cet art traditionnel et qui a non seulement succombé à une vocation typiquement masculine mais aussi à un métier menacé de disparition à l’époque. On est en 1928 et cette année-là, en décrétant l’abandon de l’alphabet arabe pour lui préférer les lettres latines « séparées et trapues », Ataturk signe aussi l’arrêt de mort de la calligraphie et des calligraphes. Et c’est à ce moment que Rikkat, jeune fille trop vite mariée au seul «dentiste de la rive asiatique du Bosphore», devient l’assistante des dépositaires de cet art jeté au rebut du jour au lendemain. Dans un atelier que l’on imagine semblable à un hospice, elle prendra soin des vieux calligraphes. Elle préparera leurs instruments, leurs papiers et à la fin de la journée, elle détruira leurs travaux sans y jeter un oeil.
A la mort du plus virtuose d’entre eux, elle découvre un petit paquet à son intention. Sélim s’était pendu mais lui avait laissé un précieux héritage : son écritoire et de l’encre dorée. Dès lors plus rien n’empêchera Rikkat de s’abandonner à sa passion même s’il lui faudra lui sacrifier sa vie d’épouse et de mère. Séparations et abandons se multiplieront et il ne lui restera au bout du compte que la calligraphie et Sélim, le vieux calligraphe suicidé, qui continuera depuis l’au-delà à lui rendre de fréquentes visites car les « ouvriers de l’écriture » ne meurent jamais. « Leur âme vagabonde aux frontières du monde habité ».
Rikkat Kunt n’est donc pas morte ! La preuve par ce livre « autobiographique » qu’elle a soufflé et inspiré à sa propre petite-fille, la toute jeune Yasmina Ghata. Le 30 mars 2000, lors d’une visite au Louvre, dans l’aile Richelieu, le regard de l’auteur, experte en histoire de l’art islamique, tombe sur un poème ottoman dont la calligraphie en lettres d’or est signée du nom de sa grand-mère paternelle. C’est de cette fortuite rencontre qu’est né ce troublant et beau roman. Extrait
Je me suis éteinte le 26 avril 1986, à l'âge de quatre-vingt-trois. Istanbul
célébrait la fête de la Tulipe à Emirgan. Mon décès fut déclaré le matin
même par mon fils, Nedim, auprès des services municipaux de Beylerbey,
village côtier assis en tailleur sur les collines de la rive asiatique du
Bosphore. Départ sans histoires, à l'image de ma vie. A aucun moment je n'ai
eu peur de la mort, elle n'est féroce qu'avec ceux qui la craignent. Ni cris
ni larmes.
Ma mort me fut aussi douce que la pointe du roseau trempant ses fibres dans
l'encrier, plus rapide que l'encre bue par le papier.

Yasmina Ghata, La Nuit des Calligraphes, Ed. Fayard, 180 p., 15 €.
Fadwa Miadi

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