Lettre à mon amie turque

Depuis quelques années, nos rencontres se décident par téléphone. Quelques mots tapés fébrilement par SMS pour fixer un jour, une heure, sans même que nous ayons à convenir d’un lieu, puisque c’est au Sélect que le temps s’arrête pour nous, l’espace d’un après-midi, d’une soirée… Au point que j’en oublierais même un paquet de copies à côté de ma chaise et toi, un rendez-vous. Car les heures ne suffisent pas pour dire tout ce que nous avons à nous dire, du monde, de la vie, de l’Orient, de l’Occident, des femmes, de l’écriture. Et moi, qui imagine ce soir que tu m’annonces une visite prochaine à Paris, que nous allons reprendre cette conversation achevée à regret il y a un peu plus d’un mois. Tu n’avais pas pris de Lapsang Souchong cette fois. Un café au lait et l’après-midi avait passé vite, si vite… Je dois relire ton message deux fois, tant je suis bouleversée par ce que tu m’écris. Nous avions parlé des Arméniens, je crois et j’avais pensé à eux, à toi, avec tant de force, quand on a annoncé l’assassinat de Hrant Dink l’autre jour. Je savais ce que tu ressentirais alors. Je savais aussi que tu ne resterais pas silencieuse. Et la spirale opaque, glacée s’enroule au fond de moi au fur et à mesure que je te lis, que je mesure soudain ce qui pèse sur toi. Quelques mots d’humanité, quelques mots tristes et beaux, pour dire que nous sommes tous ensemble et tu es soudain visée toi aussi… Alors, je le redis après toi, je l’écris sur l’écran de mon ordinateur : « Nous sommes tous Hrant, nous sommes tous Arméniens. » Et je sais que d’autres le diront après toi, après moi. Je sais que tous ensemble, nous marcherons avec l’écho de ces mots portés entre cri et murmure, quoi qu’il arrive. Nous ne lâcherons pas le rameau d’olivier glissés dans nos becs er nos ailes se joignent dans un immense vol de colombes.


Cécile Oumhani
(02/02/2007)

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