L'Istanbul d'Ara Güler et d'Orhan Pamuk

 

"Ara Güler ne photographie pas l'image fortuite des rues d'Istanbul mais leur âme" , écrit Orhan Pamuk.

L'Istanbul d'Ara Güler et d'Orhan PamukLes élégants clichés noir et blanc, exposés à la Maison européenne de la photographie (MEP) à Paris, montrent la vie quotidienne de l'Istanbul des années 1950 et 1960. Avec un grain magnifique se dessinent les nuées de barques sur le Bosphore, le vieux pont de Galata ou encore les tramways sous la neige. Ces paysages ne sont toutefois pas de pittoresques décors de carte postale. La ville est toujours habitée - et ses images aussi. Des pêcheurs ravaudent leurs filets, des enfants jouent dans les rues défoncées, des marchands ambulants plient sous le poids de leur cargaison, des ouvriers se reposent dans les cafés, y fument, y boivent, parfois s'y endorment sur leur journal.

"Ara Güler exprime toujours son attachement à la ville par le biais de ses habitants" , remarque Orhan Pamuk dans le petit texte inédit qui accompagne les photographies de son compatriote dans le livre "Istanbul", paru aux Editions du Pacifique. "Dans les photographies d'Ara Güler, l'intérêt qu'éveille le paysage est enrichi par les sentiments que suscite l'homme qui y évolue".

Laura Serani, commissaire de l'exposition à la MEP, souligne également le "facteur humain" qui traverse l'oeuvre du photographe : "Dans ses images d'Istanbul se mêlent l'amour de cette ville et celui de ses habitants".

L'Istanbul d'Ara Güler et d'Orhan PamukSans doute par humilité, Ara Güler ne parle pas de ses oeuvres mais de ses "archives". Ses photographies ne peuvent cependant pas être réduites au statut de documentation historique. Le corpus s'inscrit dans la tradition humaniste mais il s'en dégage aussi un "réalisme poétique" qui laisse entrevoir l'âme d'une "ville habitée par la mélancolie", pour reprendre les mots de Laura Serani.

Ara Güler est né en 1928 à Istanbul, où il vit toujours. Après des études d'économie, il se met à la photographie. "Ce qui n'était qu'un jeu gratuit au départ devait me réserver la plus grande satisfaction de ma vie", écrira-t-il plus tard. A 20 ans, il commence à travailler comme journaliste au quotidien "Yeni Istanbul", puis comme photographe au magazine "Hayat". Dans les années 1950, il devient correspondant pour la presse étrangère. Il collabore notamment aux magazines "Time", "Life", "Paris Match" et "Stern". Au début des années 1960, après ses rencontres avec Marc Riboud et Henri Cartier-Bresson, il rejoint l'agence Magnum.

Ara Güler avait hésité dans sa jeunesse à se tourner vers la peinture ou le cinéma. Une fois devenu un photographe reconnu, il réalise les portraits de Chagall, Calder, Orson Welles, Elia Kazan et Fellini, entre autres. "Notre monde a été créé par des artistes", justifie-t-il.

Ohran Pamuk confie d'ailleurs que c'est lorsqu'Ara Güler l'a photographié, en 1994, qu'il a pris conscience d'être "désormais célèbre en tant qu'écrivain". Depuis, l'auteur de "Mon nom est rouge" et de "Neige" a reçu le prix Nobel de littérature, en 2006.

Cependant, le portrait le plus célèbre d'Ara Güler est sans doute celui qu'il dresse d'Istanbul, sa ville natale, sans cesse animée. Le photographe habille les lieux qui lui sont chers d'une lumière douce : un soleil qui pointe derrière les nuages ou qui se reflète sur la mer, une cigarette allumée par un passant dans une ruelle sombre, un lampadaire enveloppé de brume, des reflets sur des pavés humides, les phares des ferries sur le Bosphore...

"Un sentiment aigü de vie en train d'être vécue"

L'Istanbul d'Ara Güler et d'Orhan Pamuk"A chaque fois que je regarde ces photographies, je me demande quelle part de leur magie est due à la ville elle-même et quel est l'apport du regard infaillible du photographe", écrit Orhan Pamuk. Né également à Istanbul mais plus tard, en 1952, le romancier dit confondre ces images avec ses propres souvenirs. "Je ne comprends pas si j'aime à ce point les photographies d'Ara Güler parce qu'elles dévoilent les sentiments qu'éveille cette ville, ou si c'est parce que c'est un peu dans ces photographies que j'ai appris à regarder Istanbul, à voir ce qui est essentiel en elle, à voir ce qui me rend heureux".

"Le secret des photographies d'Ara Güler est de savoir embrasser d'un coup d'oeil à la fois la ville la plus riche de la République turque - centre d'un grand empire - et la vulnérabilité, la pauvreté de ses habitants dans les rues, dans les cafés, dans les ateliers délabrés", poursuit Orhan Pamuk. Certes, ces habitants semblent soucieux, mélancoliques, fatigués, aussi usés que leur ville. Mais il se dégage d'eux une force et une énergie propres.

Seul Orhan Pamuk pouvait trouver les mots pour décrire ce que l'on ressent devant l'Istanbul d'Ara Güler, ce "sentiment aigu de vie en train d'être vécue".

 



"Ara Güler. Lost Istanbul, années 50-60"
jusqu'au 11 octobre 2009
à la Maison européenne de la photographie, à Paris
www.mep-fr.org

"Istanbul - Ara Güler"
150 photographies noir et blanc d'Ara Güler
texte inédit d'Ohran Pamuk
180 pages, 35 euros
paru en septembre 2009 aux Editions du Pacifique (Paris)
www.leseditionsdupacifique.com

 


 

Marie Medina
(06/10/2009)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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