Le Retour de l’éléphant, de Abdelaziz Belkhodja

  Le Retour de l’éléphant,  de Abdelaziz Belkhodja Abdelaziz Belkhodja nous prévient dès la première page, voici un livre engagé: dans cinquante ans, le pétrole des arabes sera épuisé. Cent ans d’or noir, la plus grande fortune de l’histoire, ils l’auront dilapidée, comme le font les héritiers écervelés au lieu d’élever leur communauté au firmament de la civilisation.

Et l’auteur de se lancer dans une fiction qu’il veut être l’antithèse de cette fatalité. Pour cela, il emploie le mode de la fiction et du renversement symétrique des situations. Largement utilisée dans l’histoire de la littérature, cette double recette est ici poussée à ses limites extrêmes.

En cette année 2103, la République de Carthage a retrouvé sa puissance d’il y a plus de deux millénaires, tandis que l’Occident - Europe comme Etats-Unis – s’est effondré. Dès lors, l’auteur se délecte du détail cocasse, fruit d’une observation minutieuse des sociétés arabes d’aujourd’hui. Les passagers européens des aéronavettes ont la fâcheuse habitude de se lever avant l’arrêt complet de l’appareil et se font remettre au pas, le Carthaginois éduqué aide l’Européen illettré à remplir sa fiche de débarquement, tandis que les étudiants américains et européens sont prêts à «brûler» - lire «émigrer clandestinement» - pour pouvoir étudier à l’Université de Tozeur, un sommet universitaire hors de prix.

Ces renversements fictifs de situation nous font allègrement passer du comique de situation - ainsi l’Organisation de Libération des Bouches du Rhône, qui caillasse les camions carthaginois d’aide humanitaire – au grincement de dents plus politique – ainsi la caricature des douaniers américains: Il faut qu’ils te tapent, qu’ils t’emmerdent et si jamais, dans ton inconscience, tu projettes de réaliser un projet, ils exigent 80 autorisations, il faut que tu graisses la patte à toute une population de profiteurs. Et si tu n’as pas de relations, tu attends toute ta vie.

Sur sa lancée, l’auteur se prend à rêver, par le truchement de la voix du guide électronique du Musée d’Histoire de Bizerte qui retrace l’évolution vers l’idéale République de Carthage: La corruption…avait pour source la profusion d’interdictions et d’autorisations administratives. Celles-ci donnaient à des agents de l’Etat sous-payés l’occasion de s’enrichir illégalement. C’est à partir du moment où un libéralisme sain, basé sur la liberté d’entreprise et l’institution d’un contrôle a posteriori exercé par une autorité judiciaire indépendante, que la corruption n’a plus trouvé de terrain favorable. Le Retour de l’éléphant,  de Abdelaziz Belkhodja Dans un joyeux mélange des situations et des problèmes, Belkhodja résout ainsi les problèmes politiques (la paix au Proche Orient vient d’elle-même), multiplie les inventions technologiques, fait reverdir le désert, rétablit les équilibres commerciaux, instille l’harmonie dans la société, inculque le respect de l’environnement et finit par nous livrer la révélation ultime sur les Carthaginois: Ce sont des semeurs de bonheur, c’est leur vocation.

Il nous éclaire aussi - la fiction a de ces vertus! - sur le fait que les chefs d’Etat du Nord ressemblent désormais aux tyrans plus ou moins éclairés de la fin du XXe siècle. Les médias sont devenus les courroies de transmission de la propagande politique et il n’y a plus eu d’opposition ou d’élections libres depuis 2065. Qui plus est, en Europe, les dictateurs locaux font des scores électoraux «saddamiques» et cette situation n’a d’égale que l’extrême appauvrissement intellectuel de populations de plus en plus soumises aux Etats clientélistes et policiers. A l’inverse, la République de Carthage a instauré des lois fondamentales inimaginables de nos jours au Nord comme au Sud: liberté d’expression absolue, mandat présidentiel unique et limité à trois ans, minimum de 5 candidats, juges élus à vie et jouissant de la gratuité de tout ce qu’ils désirent…Toutes ces dispositions sont inamovibles.

Dans ce joyeux désordre, Belkhodja nous montre un solide sens de l’observation des sociétés occidentales et arabes, assorti d’un penchant débridé pour l’élucubration fictionnelle. Le tout nous rapproche parfois vertigineusement d’une sensation de déjà vu, déjà vécu.

Mais il nous avait prévenu dès la première page: Ce livre est une œuvre de pure fiction. Les noms, les personnages, les lieux, les organisations et les incidents évoqués sont les produits de l’imagination de l’auteur, ou sont utilisés dans un contexte fictif.

Ouf! On avait eu peur! Rédaction de Babelmed

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