Deux fois violentées

Deux fois violentéesInnombrables sont les femmes qui, victimes de violences familiales et conjugales, n’osent pas en parler ni porter plainte. Et lorsqu’elles sont étrangères, le problème n’en est que plus aigu. Smaïn Laacher, chercheur sur les mouvements sociaux au CNRS et à l’EHESS, s’est penché sur les cas des femmes étrangères installées en France et de celles, nées en France de familles étrangères, pour l’essentiel maghrébines. C’est la difficile libération de la parole féminine face aux mariages forcés, viols, harcèlements, à toute forme de violence physique ou morale, qui fait l’objet de cette recherche précise et menée avec beaucoup de finesse. L’auteur a dépouillé la correspondance de deux associations très différentes : la très médiatique Ni Putes Ni Soumises – à propos de laquelle il fait remonter de vives critiques – et Voix de Femmes, spécialisée dans l’aide aux femmes victimes de mariages forcés ; toutes deux étant parmi les très rares « destinataires de courriers faisant état de souffrances personnelles, réclamant une aide ou exprimant une plainte ». A partir des 401 fiches téléphoniques, des 261 lettres de plaintes et de la trentaine d’entretiens approfondis, Smaïn Laacher retrace le processus, depuis l’écriture jusqu’à la plainte au sens juridique. « Se raconter n’est pas seulement raconter le passé, c’est aussi désigner ce qui se découvre en racontant : qui on est. Ces récits doivent donc être entendus et lus en tant qu’ils sont un travail perpétuel de refiguration de soi, ainsi qu’un moment où apparaît l’enjeu d’une hiérarchisation des inhumanités, une vision ordinaire de la justice domestique, bref, une idée de la famille possible et désirée ».

Valeurs affirmées
Au préalable, l’auteur remet en parallèle le processus par lequel ce qui était considéré comme privé est devenu public, donc soumis à la loi, et l’évolution de l’émigration et des représentations des étrangers. Il porte un regard très critique sur la politique menée par la France, notamment la catastrophe qu’a été la « revalorisation », non pensée, de la notion vague de « culture d’origine » qui est loin de véhiculer des valeurs d’égalité entre les sexes. Il prend très clairement position sur les méfaits du culturalisme, qui laisse la voie libre aux obscurantismes, censés savoir ce qui est « pour le bien » des femmes. Car pour sortir de la domination, doublée d’une domination économique, dans laquelle elles se trouvent, ces femmes ne peuvent se tourner vers leur communauté, qui ne leur promet que le « retour à l’ordre ancien ». « Désingulariser le cas pour en faire une référence universelle ou universalisable » passe par un « affranchissement de la puissance familiale ou maritale ». Cette émancipation se fait « non pas au nom d’une morale religieuse », mais « par la construction d’un sens du juste ». Et en s’interrogeant, comme dans le très émouvant témoignage de Nadia, sur les blocages, le pourquoi de l’absence de révolte, la « nature de cette soumission », « l’expérience de la liberté individuelle possible à l’intérieur de son monde tel qu’il était structuré ». Un ouvrage sensible et fort, qui lutte contre toutes sortes de préjugés.
Kenza Sefrioui
(
article paru dans Le journal Hebdomadaire du Maroc )

Smaïn Laacher, Femmes invisibles, leurs mots contre la violence, Calmann-Lévy, 264 p.

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