Napolislam, documentaire du Napolitain Ernesto

napolislam-280Conversions au pied du Vésuve

Tourné la même année que l’attentat à la rédaction de Charlie Hebo, diffusé juste après ceux du Bataclan, Napolislam, documentaire du Napolitain Ernesto Pagano n’aura pas eu le lancement qu’il méritait puisque plusieurs salles de la péninsule le déprogrammèrent à sa sortie. Depuis, le film a rattrapé le temps perdu : remarqué dans les festivals, il a été plusieurs fois primé et vient de l’être à nouveau lors de la dernière édition du Primed à Marseille.

Vacarme des voix et des moteurs, pulsation de rap oriental, enchevêtrement des ruelles et des places, mélopée du dialecte napolitain, appel à la prière… dès les premières images le décor est planté : Naples ressemble à une métropole arabe.

Loin de la grisaille des banlieues de l’Europe du Nord et des scénarios d’enrôlement dans les rangs de l’EI, la caméra d’Ernesto Pagano a emboîté le pas à dix convertis à l’islam. Sans voix off, le film les laisse raconter leur foi, observe leurs pratiques, en dehors de tout jugement ou d’une quelconque grille sociologique.

A l’inverse, les dialogues aux accents de comédie napolitaine mêlés à la profusion baroque de la ville désamorcent la tension qui accompagne souvent le thème de la conversion et permet de suivre les parcours singuliers d’individus qui ont changé de prénom et de vie pour Allah.

C’est donc l’histoire de Claudia (Zeineb) amoureuse de Walid, aux prises avec sa mère qui titille bienveillante la nouvelle religion de sa fille, de Francesco (Muhammed) qui n’a que le certificat d’étude mais a appris l’arabe classique, de Dino le rapper (Ali) qui exprime la ‘brûlure’ de sa foi dans la musique, d’Agostino (Yassin) qui a étudié l’islam pendant six ans à Medina avant de devenir l’Imam de la mosquée de Piazza Mercato en plein centre de Naples, ou encore celle de Giovanni (Yunis) qui explique à son épouse que sa foi lui vient d’en haut, que c’est Dieu qui la lui envoie, ce à quoi la vieille dame rétorque placide :« moi personne ne m’a rien envoyé », ni la ferveur de l’un ni l’athéisme de l’autre ne viennent assombrir leur conjugalité…

Entrer dans l’intimité de ces néo-convertis, les voir évoluer à l’intérieur de leur foyer, se confronter à leurs proches, recevoir leurs confidences n’était pas gagné d’emblée. Arabiste, journaliste, le réalisateur connaît bien l’islam qu’il a étudié à Naples avant de s’installer au Caire, sa familiarité avec la culture arabo-musulmane lui a ouvert les portes et les cœurs. « Napolislam, explique-il, a été conçu au cours de longues années d’observation. Un parcours qui a commencé en 2007 et qui m’a donné la possibilité d’établir avec les personnes que je filme un rapport de confiance » 

 

De générations et de sexes différents, ces disciples du prophète, autrefois catholiques, sont tous issus de milieu populaire et partagent le même ressenti face à l’injustice sociale, le même refus du consumérisme, le même dégoût vis à vis de la corruption et de la camorra. « L’islam c’est la vérité contre la loi des mafieux », affirme l’un d’eux. »

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De toute évidence leur nouvelle religion est venue combler un vide, aiguiller une perte de repère, nourrir une quête de sens là où la politique a failli, racheter parfois un passé douteux ou douloureux. C’est d’ailleurs un islam rigoriste qu’ils ont d’adopté, fait de préceptes et de règles qui rythment et ordonnent leur existence au gré des cinq prières par jour, de l’apprentissage des sourates et de l’arabe, d’un nouveau code vestimentaire à endosser, d’une nouvelle façon de s’alimenter.Leur boussole, le Coran, est un livre de paix à mille lieux du fanatisme et de la terreur de l’EI qu’ils condamnent haut et fort.

Comparée à leur foi, celle du chauffeur de taxi tunisien, seul musulman doc du film, est beaucoup plus souple et moderne que ce rigorisme islamique dont on peut peut facilement imaginer l’hystérie islamophobe qu’il déclencherait en France chez les laïques orthodoxes.

Mais Naples la dévote, n’est pas une ville comme les autres, elle sait absorber et métaboliser dans un bricolage culturel inédit les différences qui l’habitent. C’est pourquoi –Matteo Salvini de la ligue du Nord en tremblerait d’horreur-, aucun Napolitain ne s’étonne que les ‘sfogliatelle’ (gâteaux napolitains) de la pâtisserie de la place Garibaldi soient confectionnées halal, sans saindoux. « Quand la fête de Gennaro (le Saint de la ville) coïncide avec Ramadan, c’est l’enfer ! », s’exclame la patronne, un grelot de rire dans la voix.

//NAPOLISLAM Trailer Ufficiale (2015) - Ernesto Pagano HD

« Naples n’est pas forcément une ville qui inclut, précise Ernesto Pagano, souvent elle prend en dérision et repousse l’Autre. Mais elle a la capacité de se saisir de n’importe quel objet et de l’observer, puis de décider ce qu’en faire, le jeter, s’en moquer, ou le faire sien. » Car, ajoute Roberto Saviano, l’écrivain de Gomorra (1) sur lequel la mafia a jeté sa fatwa et qui préface le livre éponyme tiré du film : « Naples est depuis toujours capitale du dialogue avec toutes les minorités : Naples n’a jamais été homophobe. Naples est habituée par son destin à tout accepter, mais elle a su transformer cette indolence en tolérance et talent pour la cohabitation. A Naples aussi, il y a un racisme très répandu mais qui est concrètement annulé par une praxis de la promiscuité humaine ».

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(1)Roberto Saviano, Gomorra, dans l’empire de la Camorra, Gallimard, 2007

 


Nathalie Galesne

 

 

 

 

 

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