« Albert Camus, periodista » de Maria Santos-Sainz

D'Alger Républicain à Combat, le prix Nobel de Littérature 1957 est aussi un journaliste de talent. Dans « Albert Camus, periodista », Maria Santos-Sainz - docteur en sciences de l'information et professeur de journalisme - rappelle toute l'actualité des combats brûlants de l'intellectuel algérois pour l'indépendance de la presse.

« Nous pensions alors qu’un pays vaut souvent ce que vaut sa presse. Et s’il est vrai que les journaux sont la voix d’une nation, nous étions décidés, à notre place et pour notre faible part, à élever ce pays en élevant son langage. » Albert Camus, 31 août 1944.

Financé par crowdfunding et publié en octobre 2016 aux Éditions Libros.com, « Albert Camus, periodista » est un manuel de combat, selon son auteur, Maria Santos-Sainz. L’ancienne journaliste reconvertie dans l’enseignement, qui a dirigé pendant six ans l’Institut de Journalisme de Bordeaux, poursuit sa démarche auto-réflexive après avoir publié en 2006 « L’élite journalistique et son pouvoir » aux Éditions Apogée. Préfacé par Edwy Plenel, le président et co-fondateur de Mediapart, l’ouvrage met en lumière une dimension oubliée de l’œuvre d’Albert Camus, dont les romans L’Étranger et La Peste constituent désormais des monuments du patrimoine littéraire international. Journaliste à plein temps à certaines étapes de sa vie, Albert Camus est aussi l’un des premiers à tenter de cerner les risques qui pèsent sur la profession et à définir des règles déontologiques afin de « libérer les journaux de l’argent et de leur donner un ton et une vérité qui mettent le public à la hauteur de ce qu’il y a de meilleur en lui ».

  

Né en 1913 à Mondovi, près de l’actuelle Annaba, en Algérie, dans une famille du prolétariat pied-noir, Albert Camus ne connaît pas son père, qui meurt en 1914 alors qu’il sert l’armée française lors de la Première Guerre mondiale. Élevé dans une famille analphabète, en proie aux silences de sa mère sourde et muette et aux coups répétés de sa grand-mère, c’est son instituteur algérois, Louis Germain, qui l’aide à dépasser sa condition. Admis au lycée, il découvre la philosophie et évolue comme gardien de but au RCA Alger. Lorsque sa tuberculose chronique se déclare, il abandonne à regret les terrains de football. Il adhère en 1935 au Parti Communiste algérien et rédige la même année sa première œuvre littéraire, L’Envers et l’Endroit, qui sera publiée deux ans plus tard. Il quitte le PC en 1937 en raisons de divergences sur la question de la solidarité envers les camarades indépendantistes, et est alors recruté par Pascal Pia au sein d’ Alger Républicain, qui entend donner un souffle nouveau à une presse coloniale dont l’indépendance n’est pas le souci premier. Il y publie notamment en 1939 une enquête détaillée sur l’échec de la réforme agraire, Misère de la Kabylie, qui le fait connaître. Mais le pouvoir colonial et les soucis économiques ont raison de l’aventure journalistique algéroise.

  

Camus s’installe dans un Paris en guerre l’année suivante. Après un bref passage à Paris-Soir, il continue d’écrire L’Étranger et Le Mythe de Sisyphe, qui paraissent en 1942. En 1943, il succède à son ami Pascal Pia à la tête du quotidien clandestin Combat. Pendant plus de trois années, il multiplie les éditoriaux, dans la France occupée puis libérée, et met toute son ardeur à défendre la nécessité d’une presse libre et indépendante face aux égarements du journalisme français durant l’Occupation.

  

La suite appartient désormais au panthéon de l’histoire intellectuelle : le succès littéraire, la relation conflictuelle avec Jean-Paul Sartre, le prix Nobel de Littérature en 1957, des silences qui dérangent lors de la Guerre d’Algérie puis l’accident tragique du 4 janvier 1960 qui met brutalement fin à une vie d’engagements. Mais loin des fastes de la grande littérature, Camus est aussi un journaliste amoureux de la profession dont les articles et éditoriaux sont riches d’enseignements. A cet égard, l’ouvrage de Maria Santos-Sainz rend toute sa grandeur à une facette méconnue mais infiniment actuelle du personnage.

 

EXTRAIT I

À Alger, « dialoguer avec le réel »

//Albert Camus et l'équipe d'Alger Républicain. C'est dans ce journal proche du Front Populaire et dirigé par Pascal Pia, aux antipodes de la presse coloniale, que le jeune homme algérois démontre ses qualités de journaliste. © COLL CATHERINE & JEAN CAMUS. FONDS ALBERT CAMUS / BIBLIOTHÈQUE MÉJANES. AIX-EN-PROVENCE

 

Le journalisme lui permet de bénéficier de son premier emploi stable et de réaliser son rêve de « dialoguer avec le réel » au travers de l’écriture. Cet engagement pour la réalité – qu’il n’abandonnera jamais -, il le révèle déjà dans ses confidences formulées dans les Carnets en novembre 1936, lorsqu’il annote : « Je préfère tenir les yeux ouverts ». Et c’est précisément le journalisme qui va le rapprocher de la réalité, de ce qui se passe réellement sur le terrain. Il décrit ce qu’il voit avec les mêmes rigueur et exactitude qu’il met à retransmettre l’ambiance sensorielle et vivante de la ville d’Alger. Ses chroniques transportent le lecteur sur les lieux des événements par les cinq sens : il leur fait voir, sentir et ressentir, toucher et comprendre ce qu’il se passe devant ses yeux. Avec un style d’écriture dans lequel il mêle parfois le charnel et le sensuel au dramatique et au tragique. […] Camus choisit là une conception éthique du journalisme qui ne le quittera plus. Il convient de souligner qu’à cette époque, « il règne en Algérie une presse coloniale qui réunit tout ce que Camus rejette : le racisme, la vulgarité intellectuelle, le despotisme capitaliste et la bonne conscience des conformistes ».

 

EXTRAIT II

Un éditorialiste dans la Résistance

//En 1943, Albert Camus prend les rênes de Combat, le journal d'une tendance de la Résistance française à l'Occupation, et y dévoile son talent d'éditorialiste clandestin. ©RENE SAINT P

 

Camus se dévoile tout de suite comme le « leader moral d’une génération qui exige le changement ». Son passage par le journalisme à cette époque laisse une marque indélébile. Symbole de la jeunesse dans sa lutte antifasciste, ses premiers éditoriaux dans Combat incarnent la voix du mouvement populaire de la Résistance, et délivrent des appels combatifs pour une France juste et libre. Comme nous l’avons déjà souligné, l’originalité de Combat réside dans son indépendance, libre de la main-mise de partis politiques ou d’intérêts financiers des entreprises. Les journalistes sont les uniques actionnaires, propriétaires de leur média : le journal leur appartient.

  

Et ils choisissent la ligne éditoriale qu’ils souhaitent donner au journal, grâce à un traitement critique de l’information. Ils ouvrent ainsi la voie à un nouveau journalisme qu’ils appellent – selon les mots de Camus – le journalisme critique, un journalisme de société qui recoupe les sources et les témoignages et remet en cause tous les pouvoirs. Tout cela conduit à l’émergence d’un journal d’analyses et d’idées, qui aspirer à régénérer la société par une information rigoureuse et objective. […]

  

Camus a publié dans Combat un total de 165 textes, parmi lesquels 138 éditoriaux et 27 articles, sans conter les cinq chroniques signées sous le pseudonyme de « Suétone ». Tous ses écrits journalistiques mettent en lumière la voix passionnée d’un auteur engagé face aux grandes horreurs du vingtième siècle, dans une période européenne turbulente marquée par de fortes divisions idéologiques. Ses éditoriaux expriment « espérances et déceptions » pour les événements historiques de son temps. Ils plaident aussi, de manière intemporelle, en faveur de la « lucidité et de la vigilance ». Il y développe ses réflexions sur la liberté, la justice, le rôle des médias, la vérité et la démocratie, dans des textes qui ont laissé « une résonance incroyable dans la conscience contemporaine ». La modernité de Camus réside également en sa facette de précurseur dans la revendication d’une déontologie journalistique, nécessaire à son époque tout autant qu’aujourd’hui. Précisément, son regard critique transcende les débats de son temps. Au final, la postérité lui donnera raison dans ses combats idéologiques en faveur de causes justes, pour lesquelles il a toujours mis en avant la morale plutôt que les convenances politiques.

 

EXTRAIT III

Le rôle du journaliste

//En 1944, avec l'équipe de Combat. «Notre désir, d’autant plus profond qu’il était souvent muet, était de libérer les journaux de l’argent et de leur donner un ton et une vérité qui mettent le public à la hauteur de ce qu’il y a de meilleur en lui.»

 

Camus considère le rôle journalistique comme celui du chien de garde plus que comme simple vecteur de l’information. Le rôle du journaliste ne se réduit pas à celui de témoin de l’Histoire : il exerce aussi comme « avocat » et « justicier », met ses idées au service de la vérité dans une logique journalistique active et interventionniste. Il développe ici sa conception du journalisme critique – ou journalisme d’idées, comme il le nomme – qui consiste en un commentaire politique et moral de l’actualité. Camus définit le journaliste comme « un homme qui d’abord est censé avoir des idées ». Une conception différente du modèle journalistique anglo-saxon, construit sur un système de valeurs professionnelles basées sur l’objectivité.

  

Pour Camus, le rôle du journaliste est caractérisé par sa responsabilité sociale, et c’est pourquoi il doit être attentif au langage, en proposant une véritable réflexion sur sa dimension éthique : « En face des forces désordonnées de l’Histoire, dont les informations sont le reflet, il peut être bon de noter, au jour le jour, la réflexion d’un esprit ou les observations communes de plusieurs esprits. Mais cela ne peut pas se faire sans scrupules, sans distance et sans une certaine idée de la relativité. Certes, le goût de la vérité n’empêche pas la prise de parti. » […]

  

L’auteur de l’Étranger et de la Peste considère que le journaliste est « un historien au jour le jour, et son premier souci doit être de vérité ». Camus estime que la recherche de la vérité est la première obligation du journaliste. La vérification des faits – que l’on nomme aujourd’hui fact-checking suite à l’invasion des anglicismes – n’est autre que l’un des fondamentaux et piliers du journalisme d’hier, d’aujourd’hui et de demain. Il recommande ainsi : « Il revient au journaliste, mieux renseigné que le public, de lui présenter, avec le maximum de réserves, des informations dont il connaît bien la précarité. À cette critique directe, dans le texte et dans les sources, le journaliste pourrait ajouter des exposés aussi clairs et aussi précis que possible qui mettraient le public au fait de la technique d’information ».

  

Il exprime également dans plusieurs éditoriaux le rôle important dévolu au journaliste envers les lecteurs, à qui il doit procurer une information fiable mais aussi les moyens de développer un esprit critique : « L’avantage serait de mettre en garde son sens critique au lieu de s’adresser à son esprit de facilité ». Entre autres qualités essentielles du journalistes, il met l’honnêteté au premier rang, puisque selon lui « Résister, c’est ne pas consentir au mensonge ». Il plaide ainsi pour un journalisme honnête qui permettrait de sauver la crédibilité des médias.

 

EXTRAIT IV

Camus l’iconoclaste et ses deux pays

//L'appel pour une trêve civile en Algérie. Opposé à la fois aux tortures de l'Etat colonial et aux méthodes qu'il réprouve du FLN, Camus tente tant bien que mal d'apaiser le brasier algérien. Sans succès, il se mure alors dans un silence qui lui sera reproché. MONTAGE LE DESK

 

//Ce discours, Camus en a tracé les grandes lignes dans deux éditoriaux de l'Express diffusant sa proposition de trêve, début janvier 1956. Sous l'entête de la Librairie Gallimard, dix pages témoignent de la complexité de l'entreprise de Camus à conduire cette exhortation pacifique. Son écriture fine, régulière et décidée est ponctuée de nombreuses ratures qui retracent la genèse du discours.Le sens de l’engagement mène Camus à l’analyse et au décryptage des événements de son temps, détaché des courants idéologiques et des partis. Esprit libre, fidèle à sa conscience morale et toujours fidèle à ceux qu’il appelle les siens, ceux qui « souffrent et subissent ». Un héritage influencé par les écrivains qui l’ont le plus marqué : Pascal, Simone Weil, Tolstoï, Dostoievsky et Nietzche. La pensée et l’univers intellectuel de Camus gravitent autour de ces cinq auteurs. D’autre part, son absence d’affiliation à quelque courant de pensée que ce soit fait sentir ses effets dans une époque propice à l’engagement partisan. C’est ainsi qu’à certaines périodes, certaines sphères de l’intelligentsia parisienne, plus proches du marxisme, l’ont voué à un véritable ostracisme accompagné de critiques acerbes. Mais c’est aussi la trajectoire biographique atypique d’Albert Camus, loin de la voie traditionnelle de formation tracée par les élites françaises, où la reproduction sociale est la règle, qui le constitue en oiseau rare du paysage intellectuel français. Camus n’a appartenu à aucun clan, tribu ou école.

  

Il a forgé son bagage intellectuel avec l’effort d’une pupille de la République, sans passer par les instances consacrées de l’excellence dans lesquelles la France forme ses élites. Autodidacte, il obtient son seul diplôme à la faculté de philosophie de l’Université d’Alger. Il n’a pas été éduqué à la manière d’autres intellectuels, dans les écoles élitistes de Paris, comme Jean-Paul Sartre ou Raymond Aron qui étaient normaliens, diplômés de la prestigieuse École Normale Supérieure. […]

  

Dans une posture de pédagogue, face aux préjugés qu’il attribue à la presse métropolitaine vis-à-vis de l’Algérie, il se rappelle son enfance et évoque la mémoire du pays qui l’a vu grandir. Quand il emploi le « nous », il se réfère aux français métropolitains. Il critique dans ses chroniques les fractures qui se sont succédées pour aboutir à la situation actuelle : la mauvaise gestion coloniale, les rendez-vous manqués, les injustices, etc. Nombreuses de ses propositions énoncées là se font l’écho des reportages qu’il a réalisé pendant la période Alger Républicain, en particulier son grand reportage Misère de la Kabylie, dans lequel il avait dénoncé le désastre engendré par la politique agraire.

  

Il fait référence à tout ceci dans une autre chronique, publiée le 23 juillet 1955 et intitulée « L’avenir algérien ». Il renforce son analyse par une contextualisation historique qui permet de comprendre l’accumulation des échecs de la politique coloniale en Algérie. Il promeut le dialogue entre les deux camps dans ses articles du 9 juillet et du 16 octobre 1955. Camus vise à mettre sur pied une conférence pour réunir tous les acteurs engagés dans le conflit, une proposition de dialogue qui peut   toujours s’appliquer à tout processus de paix : « Le monde aujourd’hui est celui de l’ennemi invisible  le combat y est abstrait et c’est pourquoi rien ne l’éclaire ni ne l’adoucit. Voir l’autre, et l’entendre, peut donner sens au combat, et peut-être aussi le rendre vain. »

 


 

Téo Cazenaves

 

 

 

 

 

 

 

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