Poésie. " A l'ouest des ombres" de Seyhmus Dagtekin

sey2-270Où trouver le fil lorsque corps et être se fragmentent, comme inexorablement disséminés aux quatre coins d'un univers où le temps s'emballe et nous échappe ? Les syllabes portent leur écho les unes vers les autres, vouées à enjamber ce vide que nous longeons jusqu'à ce qu'il nous aspire. Les images éclatent avec les mots en contours âpres, verre coupant à nos doigts et à nos chairs blessées. Y a-t-il même un havre possible à cet être brisé qui avance parmi des ruines, où sans cesse se croisent vie, mort, générations passées, générations à venir, contemporains qui se côtoient sur une même route sans se re/connaître ? "Les cous taillés net tombent sur les feuilles / Éclaboussent les pieds / Un impératif. Taire / Le temps que le son prenne son envol / Et coupe la continuité entre sang et silence.   Seyhmus Dagtekin a intitulé son recueil "À l'ouest des ombres" et il nous entraîne dans sa quête à l'intérieur d'un monde en éclats où la transmission semble la dernière ossature, avec une durée qui nous échappe. "De là où je suis, je palpe la rouille du fer, la terre en boue, l'effritement de la pierre / De là où je suis, je touche l'humide qui passe par tes couleurs / Et tu tombes dans un craquement / Avec les arbres qui m'entourent / Au bord de ces nids imaginaires / Sénile tu fus / Sénile je deviendrai / Notre dame des cimes".

Exister c'est aussi se confronter aux leurres de la parole du parfumeur qui habille les couleurs du monde pour que s'y confondent ce même parfumeur, le roi et le perroquet. "All the perfumes of Arabia will not sweeten this little hand," disait Lady Macbeth hantée par le sang qui reste sur ses mains. Et quel parfumeur parviendra à embaumer les noirceurs du monde, a cacher ce père qui porte sa tête sur un plateau, sacrifié sur l'autel des bourreaux ? Car les décombres ne sont pas ici seulement le fait du passage du temps, ou de l'opacité des choses, elles sont le résultat des discordes, de la soif de pouvoir où les grands broient en miettes les petits.

La quête, si elle est une traversée des ombres, laisse pourtant place à des embrasures où rêver la lumière, l'espérer dans le futur où se côtoient la force du verbe et l'espoir d'un "nous" réinventé. "Les uns crieront terre, les autres, mère/ Entre terre et mère, nous érigerons d'autres murs / Qui ne seront réceptacles de larme / Ni étouffoir de cri".

Seyhmus Dagtekin, dans la puissante "invitation à sortir de l'abîme" qui ouvre le recueil, affirme la nécessité de refondre le monde, pour en finir avec les maîtres et les esclaves. Il appelle à la poésie, à la création comme l'espace où entrer en rapport avec les autres et avec soi-même dans des relations d'égalité. Vision en même temps lucide, puisque le poète souligne la difficulté inhérente à une telle recherche. "Mais ne jamais abdiquer devant qui que ce soit.", nous dit-il. Ne jamais renoncer, pour parvenir à être, être au monde, être par la poésie. Si les ombres dont il est question dans ce recueil sont une nuit profonde et cruelle, en remontant le fil d'Ariane qui nous porte d'une vie à l'autre, une échappée se dessine à travers la poésie et la création. Un livre d'une grande force, qui nous nourrit et nous porte loin vers l'horizon.

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"À l'ouest des ombres", Seyhmus Dagtekin, Le Castor Astral, 2016, 121 pages, 10 euros

 


 

Cécile Oumhani 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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