Plongée dans les psychés brisées

folie-250Personne ne veut s'aventurer dans le « chaos mental » de ceux que l'on appelle les fous et personne n'aime reconnaître son impuissance face aux mauvais tours que peut nous jouer notre cerveau. Joris Lachaise a osé regarder dans les yeux la maladie mentale avec son dernier documentaire tourné dans l’hôpital psychiatrique Thiaroye de Dakar entre 2011 et 2014. 

« Ce qu'il reste de la folie »* ne prétend pas analyser ou expliquer toutes ces pathologies qui excluent, du moins dans nos sociétés, des femmes et des hommes et les enferment dans les froids protocoles et les espaces médicaux.

La caméra de Lachaise est guidée par l'écrivaine et réalisatrice Khady Sylla, cyclotymique, tout à la fois actrice et observatrice de cet univers à part. Ses rencontres avec le docteur Sara, son médecin traitant depuis dix ans, tiennent plus de la conversation entre gens de raison que de la consultation psychiatrique.

Khady parle de sa pathologie simplement, avec humour parfois, menant le spectateur de la cour encombrée de toiles et de sculptures de son ami Joe Ouakam artiste et ancien patient, à l'intérieur de l’hôpital où chacun se raconte librement.

Des plans extérieurs sur les jardins renforcent ce lien entre le dehors et le dedans, le désordre intérieur et l'ordre extérieur. Ici entre ces murs blancs, la folie imprimée sur ces visages noirs étonnamment beaux ne coupe pas du monde des autres, elle est juste un accident de parcours ou la manifestation de forces supérieures.

Pour explorer tous les chemins de la guérison, la psychiatrie africaine collabore avec les rituels des tradipraticiens. Séance d'exorcisme dirigée vigoureusement par des évangélistes dans la chambre d'un patient, litanie des versets du Coran, rituel du N'doep, autant d'images qui peuvent choquer l'esprit occidental normé par la toute -puissance de la médecine moderne.

L'organisation de l’hôpital de Thiaroye garde des réminiscences de cette période particulière de l'histoire de la psychiatrie en Afrique. Tout a commencé à la fin des années 1950, lorsque Henri Collomb militaire et psychiatre français, s'inscrivant dans le courant européen de décloisonnement de la psychiatrie tout en s'extrayant de la pensée colonisatrice, ouvre à l’hôpital psychiatrique de Fann, à Dakar, le premier service qui intégrera dans sa pratique les cultures locales et les croyances des malades.

L’école de Fann était née. Les patients ne sont pas coupés de leurs proches, ils ont droit à un accompagnant, voire plusieurs durant leur séjour et peuvent faire appel à des guérisseurs et des marabouts dans l'enceinte même de l'hôpital. Les passerelles avec l'extérieur sont maintenues. Khady raconte en riant comment elle avait réussi à faire passer sa mère, son accompagnante, pour la patiente, elle-même se présentant au personnel comme l'accompagnante.En 1994, lors de notre passage avec un groupe de thérapeutes français conduits par le docteur Alain Donnard, nous avions assisté aux rencontre des patients et de leurs familles sur la place des palabres rappelant l'arbre du même nom, repère essentiel dans les villages africains. Les familles cuisinaient sur place pour leur malade qui partageait ainsi ses repas avec ses proches dans la cour de l’hôpital. C’est cette même solidarité de la communauté que nous avions observée dans le rituel thérapeutique du culte du Ndoep à M’bour au sud de Dakar.

Pendant sept jours, les femmes du village mènent les différentes étapes de l'exorcisme d'une jeune femme jusqu'à la guérison consacrée par le sacrifice d'une chèvre dont le sang est versé sur le corps de la malade pour la libérer de la possession. Loris montre sans voyeurisme ni à priori une galerie de portraits des patients qui, avec leurs propres mots disent leur rapport à leur corps, à la colonisation dans l'histoire de leur pays, à leur folie qui pourrait être une création du monde occidental et de la vie urbaine pour certains ou la manifestation des ancêtres ou des esprits de l'ombre pour d'autres. A chacun de nous de choisir son camp.



//CE QU'IL RESTE DE LA FOLIE Bande Annonce # 2 (Documentaire - 2016)

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« Ce qu'il reste de la folie » sortie en France en juin 2016

  • Grand prix de la compétition française et prix Renaud Victor au 25ème FID Marseille.
  • Premier Prix de la compétition Viktor Dok horizonte au Dokfest, Munich  2015
  • Premier Prix de la compétition internationale long-métrages au festival Cinemigrante 2015, Buenos-Aires
  • Mention spéciale du prix Documentaire sur grand écran du Festival International du Film d’Amiens 2015.

Ghania Khelifi
06/09/2016
 
 
 
 

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