"Les portes du néant" de Samar Yazbek

portes-280Elle a pris des risques énormes pour sauver sa peau après avoir été arrêtée lors d’une manifestation en 2011 contre Bachar Al-Assad. Puis elle est retournée clandestinement en Syrie en 2012 parce qu’elle pensait que la chute du régime était imminente et qu’elle voulait faire partie du processus de changement de son pays.Alaouite (courant chiite) comme le président, elle sera accusée de traîtrise par les services secrets syriens et menacée de mort.

Samar Yazbek, réfugiée en France, milite au sein du "Women Now for Development" qu’elle a créée parce qu’elle pense que « le devoir de l'intellectuel ne consiste pas seulement à dresser une contre-narration ; il est un acteur central dans la construction des infrastructures ».

Cette organisation, implantée sur tout le territoire syrien, donne la possibilité aux femmes de développer des micro-projets d’ordre économique ou éducatif afin d’assurer leur survie. Des milliers de femmes en bénéficient. Parce qu’elle pense que « le devoir de l'intellectuel ne consiste pas seulement à dresser une contre-narration ; il est un acteur central dans la construction des infrastructures ».

Elle décide « d’écrire pour se rassembler » dit-elle, de témoigner et tient son journal qui n’en est pas tout à fait un au sens habituel du terme. « Bawwabat ‘ard al-‘adam », « Les portes du néant » renvoie en arabe à la terre anéantie.

Le récit est composé en trois parties relatives à trois portes. Ce journal recueille des témoignages sur deux ans, 2012 et 2013, de combattants appartenant à différents fronts et évoque la résistance du peuple syrien, et de tout ceux qui sont restés faute de moyens financiers pour quitter le pays.

 

Tenir une promesse dans ce contexte pèse mille fois plus lourd !

Ainsi rencontre-t-elle beaucoup de monde à la faveur d’une chaîne humaine qui lui ouvre les voies de ceux et celles qui se battent, et des femmes et enfants qui résistent comme ils peuvent. Elle se débrouille plutôt bien dans cet univers d’hommes guerriers, armés jusqu’aux dents qui ont tout perdu.

Samar Yazbek fait des promesses aux femmes qui lui demandent d’écouter leur histoire afin de témoigner, de dire au monde ce que les syriens endurent depuis si longtemps déjà. Et ces promesses, elle les tient, en fait état dans son livre.

Sur son parcours, l’écrivaine rencontre énormément d’embûches, de traquenards, d’aléas de toutes sortes, en fait elle traverse la mort sans cesse comme les syriens.

Sur place, la Syrie est aux mains de rebelles tels le Front al-Nosra ou Ahrar al-Cham, ce dernier fournissant de l’argent aux femmes restées seules. « Cette faction imposait le tribunal de la charia comme seule autorité judiciaire », tandis que l’armée nationale dynamite tout ce qu’elle peut et tout ce qui lui résiste, notamment « son peuple avec des barils d'explosifs dans le silence de la communauté internationale ». Pendant ce temps-là Daech cherche à gagner du terrain, à occuper le territoire.

Ce qu’il faut retenir également c’est que le pays est divisé en zones de pouvoir à enjeux internationaux : « L'armement des factions salafistes, la présence de bases militaires russes pro-régime, ainsi que le soutien armé du Hezbollah et de l'Iran, tout cela fait de la Syrie un théâtre de l'absurde, de la folie et de la dévastation ».

Par rapport à ce qui est donné au compte-goutte en terme d’informations en Europe sur la Syrie, le livre de Samar Yazbek fait office d’une encyclopédie ouverte sur un champ de bataille à ciel ouvert. A la manière de ces grandes fresques orientalistes de champ de batailles.

Le lecteur se demandera comment Samar Yazbek a fait pour vivre et supporter de telles épreuves une première fois in situ, puis une seconde fois en les écrivant. Et comment fait-elle pour assurer la promotion de son livre : répondre aux questions qui se ressemblent, évoquer encore et encore les faits, les visages, les visions apocalyptiques sur le terrain.

A un moment donné, Samar Yazbek s’est demandé s’il fallait continuer à écrire. La réponse ne s’est pas fait attendre. Il y a un feu en elle pour son pays. Il ne la consume pas, au contraire il lui donne une énergie décuplée pour raconter la Syrie.

 


 

Djalila Dechache

24/07/2016

Samar Yazbek, Les portes du néant, traduction Rania Samara, Editions Stock, Collection La Cosmopolite, 2016.

 
 
 
 
 
 

Related Posts

Mohammed Maghout, qui ne sait sans doute pas pourquoi sa poésie demeure vive

24/04/2006

Mohamed Maghout,   qui ne sait sans doute pas pourquoi sa poésie demeure viveAvec sa poésie, Mohammed Maghout nous aidait à avancer vers cette nouveauté, que nous appelions «modernité», lui qui m’a semblé à la première rencontre beaucoup plus proche de son propre passé que de notre présent.

La constellation poétique d'Adonis

17/02/2004

La constellation poétique d'AdonisJe vais disparaître, je vais ceindre ma poitrine La lier de vents Je laisserai mes pas bien loin au carrefour Dans l'errance Adonis est un nomade, il a fait de l'exil sa demeure, du voyage le souffle lumineux de sa création. Très vite, il ancre sa production dans un perpétuel mouvement, dans un éclatement géographique prémédité. Il vit au Liban, s'installe à Paris, séjourne à New York, habite de longs mois à Berlin, vient de séjouner à Rome. Portrait et interview...

«Les jeunes se sont réveillés»

15/12/2011

amelie-110Interview de Rania Samara, professeur de lettres, traductrice et spécialiste de la littérature arabe.