“Crâne” de Patrick Declerck

Declerck-200Quiconque a été hospitalisé comprendra ce qui se passe dans ce livre étonnant. A fortiori pour opération chirurgicale aussi grave et importante que peut l’être celle du cerveau  afin d’y déloger une tumeur maligne.

On est immédiatement surpris par l’écriture et le ton employé. Une écriture en circonvolution, pleine d’adjectifs qualificatifs souvent dépréciateurs, sans leurre ni espérance d’aucune sorte ; un ton lucide, amer, au regard lourd, à l’esprit qui dissèque tout, tout le temps. Ainsi le personnage, Alexandre Nacht, ne se laisse jamais, ou presque jamais, surprendre. Il décrypte tout, les mots bien sûr, les attitudes, les silences, la manière de parler, les regards et les demi-sourires, ce qui est animé, inanimé, latent, virtuel et réel. Il connaît bien tout cela.

Il se connait aussi lui même, ou plutôt sait se contrôler à la perfection. Ce qui fait dire au narrateur à propos de sa pression artérielle de 13,8 qu’elle dénote « aucune émotivité déplacée, fruit d’une discipline tout à fait à la hauteur de ce que Nacht avait exigé de lui-même ».

Ce double de l’auteur est narcissique, cultivé, féru d’Hamlet et de Macbeth de Shakespeare, de Nietzsche et de Schopenhauer, de Freud et de belle musique ; il a la même corpulence, le même regard acéré, la même conscience qui pense à tout, prévoit tout comme « son plan B » pour sa possible fin décidée par lui si cela tourne mal et que l’échec lui barre la route. Il veut vivre debout. « Tout, plutôt que de plier sans rude bataille. Sans faire la guerre aux envahissants désirs des autres.»

//Patrick DeclerckC’est du vécu sans aucun doute. Patrick Declerck, philosophe, écrivain et psychanalyste a vécu plusieurs années avec un cancer du cerveau donnant lieu à une opération de chirurgie cérébrale « éveillée », risquée mais à faibles taux d’échec, le 3,3 % de risques, chiffre gravé en lui.

 

La nuit de son destin

Dans sa chambre, la veille de l’opération qui sera menée par le grand Professeur Krakov au nom digne d’un génie du jeu d’échecs, Nacht est « le seul et déterminé observateur de lui-même ». Il est à la fois acteur et observateur soit une difficile et fatigante posture qui ne laisse pas de répit.

Conscient, trop conscient –Nacht-Declerck observe, critique, analyse les autres et lui-même : le temps, les ravages du temps, la laideur que fait le temps sur les corps, les chairs imprégnées de graisse, la bedaine des hommes, la jolie infirmière de nuit avec «ce côté légèrement grassouillette qui demeure chez certaines comme un morceau d’enfance».

Non, on ne peut pas la lui faire, la scène du tout ira bien, du tout va bien, la mine enjouée ; il est beaucoup trop lucide, beaucoup trop sérieux, a les yeux beaucoup trop ouverts en permanence. Il fait partie de ceux qui « finissent » par aimer leur animal, en l’occurrence sa chienne Sally, plus qu’un humain. Il fait partis des aigris, des déçus, des incompris, des tristes qui disent que «plus je vieillis plus j’aime mon chien».

Pourtant au fil des pages, on se surprend à découvrir que Nacht angoisse comme tout un chacun, lui qui contrôle tout jusqu’à sa tension artérielle, décortique tout, il se dépense en énergie pour se maintenir éveillé la nuit qui précède l’opération tant attendue et tant redoutée….et pour cause, les fameux 3,3 % d’échec ne le lâchent pas, il tourne autour comme un derviche.

Cependant, il est à noter ce que Nacht a capté lors de la visite de la veille du jour J. Au milieu du Professeur, de la chirurgienne et des cinq internes, ce sont «  les presque larmes d’un jeune interne au visage très pur, vingt-huit, vingt-neuf ans peut-être. Il y repensera dans la nuit qui vient…» C’est la seule scène qui ait une intensité aussi grande parce qu’elle échappe à son analyse, et le prend enfin de surprise.

Cette nuit là, il compte les minutes, il compte le temps, il s’occupe comme il peut, refuse le pyjama qui « lui semble soit puer le vieux, soit le bébé, soit déjà le cadavre… » Il fait scrupuleusement sa douche à la Bétadineflacon rouge ! - et là se met à imaginer un public, une petite salle de théâtre pleine de gens...où il pourrait réciter sa tirade de Macbeth. Ce serait une sorte de répétition debout dans la salle de bains de l’hôpital avant le spectacle de l’opération « éveillée ».

Si vivre c’est survivre, constamment et surtout lorsque l’on commence à être adulte et à vieillir, on peut aussi se dire que regarder en arrière le chemin accompli est source d’apaisement. On sait bien que le temps nous est compté, et qu’il faut avoir traversé une épreuve telle qu’une l’opération gravissime, avoir frôler la mort, pour apprécier davantage le présent.

 


 

Djalila Dechache

Patrick Declerck, Crâne, Gallimard, coll. « Blanche », Paris, 2016.

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