« La maison » de Paco Roca

 

Dès l’ouverture du livre, qui n’est pas tout à fait bande dessinée, pas tout à fait livre ordinaire avec son format de carnet de voyages, La Maison vous prend, vous happe vers quelque chose de familier.

D’ailleurs il n’y a pas vraiment de première page, comme dans un film sans générique, on ne sait que cela commence, que cela a commencé : une planche sans paroles un homme dans une maison silencieuse, sans couleurs, on voit ses émotions dans les douze carrés symétriques des dessins. Triste il semble perdre la tête, il est ailleurs, le dos voûté, il remonte son col avant de sortir, il revient, a oublié quelque chose, repart, éteint la lumière, ferme la porte à clé. La cafetière italienne et une tasse sont restées sur le meuble. Derrière le rideau d’autrefois fait de longues bandes plastique, uniformes, incolores, un monde s’achève. La nuit inerte emplit la maison à mesure que la porte se ferme.

 

 

« La maison » de Paco Roca 

C’est cette histoire que Paco Roca narre avec beaucoup de finesse et d’esprit poétique. Son trait est beau, juste, attentif aux moindres détails, la gamme de couleur pastel apporte une ambiance de douceur, du respect de la lumière. Au début, il s’agit seulement de la retaper un peu, un coup de peinture par ci, un arbre à tailler par là un arbre à abattre… Mais c’était sans compter le rôle de la mémoire, des souvenirs, du temps qui passe, de ce que l’on perd et qui ne reviendra pas…


« Vendre cette maison, c’est comme renier une partie de notre passé », dit l’un des frères.


Il faut une prise de conscience pour comprendre qu’il ne faut pas s’empresser de vendre la Maison parce que c’est celle des parents, des aïeux et qu’elle doit rester, c’est un bout de  terre qui se transmet au fil des ans, au fil des générations.


La scène se passe quelque part et partout : qui n’a pas connu cette situation au moment où les parents s’en vont, les enfants sont là, confrontés à la suite….que faire de la Maison, de la vaisselle, des papiers et de la paperasse, des affaires et tout ce qui a fait souvenirs, qui est resté en plan, la mort venant souvent à l’improviste et s’invite au milieu de la vie ?

C’est une double épreuve, une double perte, qu’il faut assumer.
Combien de maisons restent délabrées faute d’avoir trouvé un accord entre les héritiers qui souvent se déchirent, les uns voulant vendre pour récupérer l’argent, les autres, restent attachés à sa valeur généalogique, affective.

 

« La maison » de Paco Roca 

C’est hélas très fréquent partout y compris au Maghreb où les fils partis à la recherche d’un emploi pour une vie meilleure, font le rêve de revenir au bout de quelque temps .Mais ce quelque temps, les avale avec leur vie, ils comprennent un peu tard que c’est beaucoup plus dur et plus complexe que ce qu’ils avaient imaginé. Alors, les maisons croupissent et se décomposent sur place en un spectacle de désolation. Perdant leur âme à tout jamais. Heureusement, au cours de ce récit, la Maison devient le personnage central, elle reprend vie comme un être vivant, se redresse, retrouve couleurs et dynamisme grâce ses habitants. Tout devient bon et beau, la vue sur la mer, l’eau de source, les fruits gorgés de soleil…..Et ce n’est que merveille de retrouver à la fin, le petit bonhomme triste du début, souriant, disant :
«  Le figuier, il va s’en sortir. Je ne mourrai pas avant d’être monté dans l’arbre et de m’être gavé de figues ».Comme une suite naturelle du rôle de chacun, un projet fait à soi-même.

C’est une belle prouesse que réalise Paco Roca avec ce livre-mémoire à résonnance collective. Tout y est beau et on souhaite avec lui qu’enfants et parents se réconcilient pour maintenir maison et jardin de l’enfance, une des richesses les plus précieuses.

 


 Djalila Dechache

23/06/2016

Paco Roca, « La maison », album cartonné Editions, Delcourt/Mirages, 2016.

 

 

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