"Le Corps de ma mère" de Fawzia Zouari

Fawzia 350Lorsqu’une femme méditerranéenne décide d’écrire sur sa mère, c’est qu’il y a quelque chose de grave, d’important à travailler avec le passé. Une empreinte indélébile,

Les filles sont l’honneur de leur famille, bien plus que les garçons, c’est un fait. Elles doivent bien se tenir, très tôt, très vite jusqu’à la fin, la leur et puis celle, transmise, à leur propre fille. Bien se tenir s’entend dans les deux sens, propre et figuré. L’extérieur, le dehors, la rue, la vie, c’en est fini pour elles. Elles ne peuvent plus jouer dehors dans la cour avec les petites voisines, d’ailleurs le jeu est bel et bien terminé. Elles deviennent des dots en puissance, génitrice à la recherche d’un organe reproducteur, porteuse d’enjeux entre branches où bonnes mœurs et bonnes conduites sont montrées en garanties suprêmes, nif des familles, orgueil de la maison. Dans cette famille aux destinées si différentes composant la fratrie, va se dérouler le drame du passé enchevêtré dans le présent. La mère partie, il n’y a plus de rempart de protection symbolique, et les comptes ne sont plus à faire. Que l’on ai suivi ou transgressé les règles sociales définies depuis des siècles.

A la faveur de la Révolution du Jasmin en Tunisie, la narratrice décide d’écrire sur sa mère, comme une impérieuse nécessité, un coup du sort la presse de s’y mettre, de faire sa révolution à elle.

 

Femme, mère, épouse.

Et puis, les mères portent leur fardeau de frustrations, de manques et de rêves enfouis. Yamna est l’une d’elles, la mère de la narratrice et de l’auteur, les deux se mêlent et s’enchevêtrent, dans cette Tunisie profonde. Cette mère « bédouine tatouée qui n’a jamais frayé avec la tribu gauloise » qui fait reculer sa fille à chaque fois qu’elle s’installe devant son ordinateur pour redonner vie et corps à sa mère.

 « Jamais la langue française ne pourra dire ma mère » raconte l’auteur .Parce qu’il faut pour cela redevenir enfant, re-habiter dans son enfance et l’enfance de la langue, comme retrouver un monde lointain, un monde perdu. Les mères sont dépositaires de rites égarés comme ce geste sur la tête de son enfant, main droite, jamais la gauche qui porte malheur. Exactement tel que dit le compositeur égyptien Mohamed Abdelwahab dans « Balach tebousni fi‘anaya » où il chante qu’il ne faut pas embrasser quelqu’un sur les yeux au risque de ne plus jamais le revoir.

La narratrice a fait le voyage en avion pour l’enterrement de sa mère comme tous ceux qui ont quitté leur pays : ce jour-là est craint, redouté comme un cauchemar, une terreur. Une fatalité pourrait-on dire. Durant le voyage, entre ciel et terre c’est-à-dire nulle part, le film de la vie se déroule entre aveux, repentir, confidences et monologues, regrets et remords, moment si particulier où le piège du temps se referme.

 

Le corps tabou

La mère est reliée à une vie rurale, culture orale très forte, animée par un panthéon de figures humaines, animales et végétales, de la foi du charbonnier, croyances et légendes diverses, ne sachant ni lire ni écrire mais dotée d’une mémoire et de pouvoirs remarquables : qui ne reconnaît pas ici une mère, là une parente, une aïeule oubliée se conduisant toutes sur le même registre ? Et puis il y a les secrets, cette science qui ne s’apprend pas, elle est don, elle est grâce transmise de peau à souffle, de salive à incantation compréhensible que par elles seules. Tous les rites, us et coutumes, tabous, prières, constitution tribale, conflits claniques et répartition des espaces quotidiens ont fait la joie et la fortune des ethnologues coloniaux en leur temps.

Utilisant le système des histoires emboîtées les unes dans les autres à la manière de Shéhérazade, la narratrice dévoile l’histoire de sa mère dont est dépositaire la femme qui vivait avec elle, lui faisant office de gouvernante, femme de compagnie, femme de ménage, nounou, cuisinière…

Ce qui ressort de cette histoire, outre la narration palpitante de la vie de Yamna, sous la Régence du Bey de Tunis, est que plus le corps est interdit plus la sexualité est forte. Des ruses et des subterfuges connus de Yamna et pratiqués par elle, existent pour recoudre l’hymen des femmes qui ont une relation hors mariage.

Les concubines sont légion entraînant doubles vies et mensonges. Il y a même ce mythe de l’enfant endormi, prêté aux veuves dont les « maris trépassés depuis des lustres » qui deviennent enceintes comme par…magie, mythe connu également en Algérie. De plus Yamna pouvait invoquer les esprits à sa guise, les sollicitait et obtenait gain de cause à force de patience, de conviction et de foi.

La narratrice a hérité du pouvoir d’invoquer et de voir sa mère à sa guise. Comme une manière de la rendre vivante auprès d’elle afin de lui « demander pardon de l’avoir couchée dans la langue étrangère ». Une chance qui n’est pas donnée à tout le monde. On peut comprendre un tel acte quand on connaît le pouvoir des parents a fortiori décédés. Ils ne reviennent pas aussi facilement pour le commun des mortels, même en rêves.

 


 

Djalila Dechache

05/06/2016

Fawzia Zouari,Le Corps de ma mère, Editions Joëlle Losfeld, 2016.

Related Posts

Ma de Hubert Haddad, toute la puissance du monde en deux lettres

22/09/2015

haddad 110On peut s’en vouloir de découvrir en 2015 seulement cet auteur immensément singulier .La découverte en est aussi intense qu’un espéré « thé de première eau ».Avec Ma, on croit que le livre sera lu rapidement et c’est une erreur.

L’apport d’Ibn Khaldoun dans les sciences humaines

16/03/2006

Ibn Khaldoun a eu un impact important sur la culture et la pensée arabe, en proposant une nouvelle approche de l'histoire. Au cours de sa vie où se sont alternés charges politiques et retraits, il se consacre à l’étude de l’histoire et de la science politique, acquerrant un véritable recul et une grande indépendance d’esprit. C’est précisément ce qui le distingue des grands chroniqueurs du Moyen Age chrétien, et fait dire à Fernand Braudel qu’il est le «précurseur médiéval de l'histoire des civilisations».

Portrait d’Albert Memmi

17/03/2005

Même génération que celle de Dib, Albert Memmi naît en 1920 à Tunis. Il se fait remarquer à la fin des années 50 en publiant Portrait du colonisé, une pierre lancée dans la mare stagnante d’un colonialisme qui a commencé sa lente dérive et à propos duquel Jean-Paul Sartre, qui préfaça le livre, écrivit «cet ouvrage sobre et clair se range parmi les ‘géométries passionnées’: son objectivité calme, c’est de la souffrance et de la colère dépassées».