Contrejour amoureux

conan 300 bkNombreux sont les poèmes d’amour inspirés par la douleur de l’absence et la perte de l’être aimé. Ce qui fait l’originalité de Contrejour amoureux, recueil à quatre mains d’Isabelle Lagny et Salah Al Hamdani, c’est précisément qu’il échappe au monologue, comme Jacques Ancet le souligne dans sa préface.

Ici les deux poètes se répondent d’un poème à l’autre, et parfois même d’une strophe à l’autre. Les caractères italiques signalent la voix d’Isabelle Lagny et facilitent la lecture. Car ce sont bien deux univers qui se croisent et s’entrecroisent, à travers un duo dont la force et la puissance s’accroissent de tonalités qui sont tour à tour reprise et contraste, variation puis singularité des accents posés en réponse à l’autre voix.

L’une est traversée par l’ample écho des routes de l’exil : « Comme un orphelin / je tremblais au pied de la dune / mon enfance crépitait jusqu’au gué des troupeaux / des tribus chauffées à blanc ». Les images de l’absence et de la perte s’y inscrivent en leitmotiv du quotidien. « As-tu vu l’exilé /derrière la fenêtre / et la fenêtre dans le vide ? » Les mots de l’un et de l’autre ouvrent leurs échappées à l’intérieur des mémoires et des imaginaires qui se côtoient et s’enlacent au fil des pages. Désir de dire, urgence de partager ce qui bute sur la spécificité du chemin de chacun. « Je voudrais te parler de la fissure inconsolable / d’une ville / dans une boule de cristal /juchée sur un balcon / qui donne sur la guerre » Car on est très loin du lyrisme d’un sentiment amoureux dont seraient évacuées les rumeurs du monde. Celles-ci allongent leurs ombres et cernent les paysages de la mémoire. « Escalier /l’Euphrate se ramifie / et entoure ta taille / comme celle d’une amante à chérir / quand la nuit tombe »

L’autre est écoute et invitation à l’instant, où l’être à deux conjure l’obscurité. La lampe cherche l’aube au milieu / de la fenêtre / Dans le silence sur le toit / une voix inconnue /murmure / l’horizon. Au-delà du vacarme du vent et de l’insidieuse présence des mouches, elle affirme la possibilité d’un bonheur, qui défie son étonnement. Des essaims d’abeilles / se pressent contre la vitre / Comment fais-tu pour être heureux ? Elle est confiance dans ces bribes de l’enfance qui s’introduisent au cœur des heures pour les transfigurer et les arracher à la nuit. J’ai rêvé de cet instant / où nos ombres se touchaient / Des avions de papiers / s’entrechoquaient dans la chambre. Le recours à l’imaginaire de l’enfance n’est pas manque de lucidité, bien plutôt une protection contre ce que la poète sait déjà. Jouer avec son ombre / tout comme écrire sur l’eau / conduisent au désespoir / Alors le rire des veuves / glace nos cœurs.

Comme l’écrit Jacques Ancet dans sa préface, si l’une voix devient l’autre, elle ne cesse jamais d’être elle-même. « J’ai le même sang que toi / le même nombre de doigts / mais pas le même itinéraire. » Les deux poètes nous disent leur quête d’un même chemin, par-delà les différences irréductibles de leurs passés. « je t’adresse ma nostalgie / qui traverse cette vie comme un écho. » Et si ténu soit l’instant ou la cendre qu’il est voué à devenir, ce qui en fait la beauté c’est cette adresse que ni l’un ni l’autre ne laisse sans réponse.

 


Cécile Oumhani

14/03/2016

 

Contrejour amoureux

Isabelle Lagny et Salah Al Hamdani,

Le Nouvel Athanor, 98 pages, 15 €

 

 

 

 

 

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