Ma de Hubert Haddad, toute la puissance du monde en deux lettres

haddad 250« La marche à pied mène au paradis : il n’y a pas d’autre moyen d’y parvenir, mais il faut marcher longtemps ».

Ecrire sur un livre aussi puissant n’est pas chose facile, l’on est rarement confronté à un tel dilemme. Sera–t-on à la hauteur ? Est–on capable de restituer cette beauté-là ? C’est qu’Hubert Haddad est monté si haut, si loin, si fort !

Ecrire sur ce livre, ou en parler, est une gageure : les mots se dérobent, ne sont pas suffisants, et si fades, ne traduisent pas le ressenti, et pour cause, c’est du silence, de l’ineffable, nous sommes quelque part, entre ciel et terre, entre soi et non–soi, entre vie et mort, entre présent et advenir, « Ma total » . Quelle force de pouvoir exprimer toute la puissance du monde dans ces deux lettres! Réduire davantage, cela ne se peut pas.

Chaque page, chaque ligne est une invitation à se poser, à vivre la lenteur, à lire pour soi, relire à voix haute, à fermer les yeux, laisser venir couleurs et images, sensations délicates du temps. Tout est important. Tout est matière. Et on ne peut plus se détacher du livre, du Ma. Tout concourt à la quête, à la méditation, au recueillement, à la vie intérieure avec l’agitation même mesurée de la vie extérieure.

 

«Nous ne nous verrons plus sur cette terre ni sur aucune autre…mon existence sans toi n’aura été qu’un chemin d’errance …».

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Devient-on ce que l’on écrit et l’est-on quand même un peu avant ? Hubert Haddad n’est pas devenu japonais en écrivant ce livre - et d’autres auparavant - il est japonais tout entier : il est lotus, il est Haïku, il est marche, il est cerisier et robinier, il est indolence, il est montagne, il est soie, il est saké et bol de riz, il est orfèvre, il devient « les bienfaits d’un père dominant les montagnes », il est île, il est moine et chemin et distance, il est encre et calligraphie, il est solitude, il est Tsuru, il est Shiōchi, il est « masque de larmes durcies », il est réminiscence et oubli…

On suit pas à pas le dénommé Shiōichi, un jeune homme très timide, esseulé, sans but précis, au regard myope « son air de hibou surpris en plein jour » au prénom identique à celui du poète-moine Santōka Shiōichi, l’un des derniers grands haikistes. A près d’un siècle d’intervalle, le jeune Shiōchi va connaître l’amour, la perte de sa mère, l’aventure de sa vie, ou plutôt faire de sa vie une aventure poussant au plus loin la contemplation et sa transformation intérieure après son errance dans les bas-fonds d’un Japon délabré. On le voit marchant, ses pas sur les pas de celui qui l’a précédé, on cherche l’un on perd l’autre et inversement, qu’importe au fond qui est qui, qui est où, l’un s’est fondu totalement dans l’autre, et l’autre a dû faire de même il ya des années de cela

La question qui surgit n’est pas de se demander comment a fait Hubert Haddad pour écrire ce livre, mais plutôt et surtout tel le chorégraphe de Buto, comment il est arrivé à ce degré d’écriture si ce n’est à ce degré d’être.

On sait qu’enfant déjà, à « quatre ans et des poussières » il ressentait les désaccords de ses parents. Pour ne pas en mourir, il s’invente une vie de traverse narrée dans Le camp du bandit mauresque (Fayard 2006).

En avons-nousdit suffisamment pour ressentir la démarche de l’auteur ? Sûrement pas. C’est ce sentiment de pas assez qui poursuit et se fait muetface à sa plénitude :

« Ce que nous apprend la littérature, par la mise en doute, la déconstruction onirique, la passion inexpiable, l’humour ou le défi, c’est que nulle part n’existe une quelconque prépotence, que les hiérarchies sont des exactions, qu’il ne faut jamais s’accorder sans querelle avec les appareils d’intimidation que sont les institutions en charge des savoirs, qu’enfin la seule évidence pour l’écrivain ou l’artiste au travail est l’absolue proximité de l’homme avec ses fragilités et ses luttes, ses incompréhensions, toute cette inconnaissance au secret de la vie, sachant que nous partageons tous l’essentiel d’une condition que signe la blessure de la langue. Nos différences les plus criantes ne sont que nuances, froissement merveilleux de la nuance : À peine un souffle d’ange sépare l’enfant illettré du plus bel érudit dans ce presque rien ou ce je-ne-sais-quoi qu’on nomme culture, dès lors que tous deux participent au qui-vive des espaces symboliques ».Extrait de la conférence d’Hubert Haddad donnée à Saint –Malo Mai 2013 « Le style, c’est le sentiment du Monde ».

Hubert Haddad a obtenu en 2003 le Grand Prix SGDL de littérature pour l’ensemble de son œuvre.

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Haddad Hubert, Ma, Editions Zulma, 2015

 


 

Djalila Dechache

22/09/2015

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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