Jamais soumise de Zohra.K.

zohra 270Voici un livre énigmatique: comment peut-on supporter l'insupportable, l'abject, l'ignoble? Enigmatique mais surtout et d'abord difficile à lire, on suffoque rapidement, on fait des pauses, on peine à reprendre son souffle afin d'en poursuivre la lecture. Une lecture qui devient malaise, témoin passif des horreurs infligées.

Ce livre pose la question urgente de la femme, sa reconnaissance, son existence: pourquoi est-elle traitée comme une marchandise, pourquoi est-elle violentée avec l'accord de tous, pourquoi n'est-elle qu'une esclave réduite en machine à reproduire? Ce livre pose aussi la problématique de la sexualité des hommes, l'honneur des hommes régit par des règles claniques ancestrales, tribales, de régime patriarcal, assouvi momentanément par le sang, les larmes, la peine et la soumission des femmes.

Déjà les parents de la protagoniste ont transporté leur propre histoire de déracinés pendant la guerre d'Algérie, eux-mêmes réduits en bras recrutés depuis leur terre natale pour reconstruire la France. Avec sans doute ce rêve de retrourner au pays, reprendre ses marques, la tête haute représentée par une maison construite au village en signe de réussite. Ce choc-là va les perturber au plus haut point même s'ils n 'en mesurent ni la portée ni les conséquences.

Leurs enfants vont réactiver les choses enfouies, les eaux dormantes, leurs projets d'union, de mariage avec des cousins afin d'assurer la descendance, la transmission.

“Je m 'absente de mon corps “.

//Zohra.K.Zohra-Zahia, une de ces enfants nés en France, narre son histoire comme il y en a tant partout dans le monde. C’est une adolescente un peu fougeuse dans une famille kabyle de la banlieue parisienne jusqu'au jour où, elle a douze ans, des cousins visitant la famille, commencent à donner des signes de la fin de l 'enfance, la fin de l'insouciance ...

Et c'est le début de la fin, le début de la dégringolage, le début de l'horreur sous toutes ses formes, en France puis en Algérie, en Kabylie surtout, loin du monde, au village, entre les membres de la tribu, les femmes entre elles ne sont pas en reste pour jeter de l 'huile sur le feu. Elle est et reste une pièce rapportée corvéable à merci au service de plus de 40 personnes.

Quand elle est réduite de toutes parts, qu'il ne reste plus grand chose à sauver, la narratrice dit qu'elle “s'absente de son corps” à la manière des moines tibétains en retraite dans la forêt. Elle est au-dessus.

Réaction de survie, puisée au fin fond de son être à travers le temps, elle trouve refuge dans un lieu inconnu en elle, un lieu connu que d'elle. Elle s'y s'engoufre tandis que son corps reçoit toutes les violences qu'un homme, entrant dans une colère furibonde, puisse infliger à un être sans défense. Bien sûr son corps est en sang, elle a des membres et des côtes cassés, elle est couverte d'hématomes, elle ne répond plus durant les séances de destruction massive ni en mots ni en coups.....

Ce qui va la sauver c'est son instruction, son intelligence, elle a une longueur d'avance, elle a soif de savoir et elle comprend vite. Et puis elle se bat, il faut faire profil bas devant l'ennemi, montrer que l'on se soumet en gardant ses intentions pour soi, c'est toujours une forme de révolte qui gronde, jusqu'à la libération des chaînes.

Au cours de sa longue séquestration, trois filles naissent dans un contexte effoyable et sauront l'aider, comme un juste retour des choses. Comme l 'aideront des anges-gardiens, beaucoup de femmes mais soulignons-le, des hommes aussi comme le taximan en Algérie.

Il serait intéressant de connaître le destin de ses filles, même s'il est à venir, des filles de Zohra.K.

Jamais soumise” est un livre à lire, qui ne se raconte pas.

Ce qui est sûr est que l'auteur ne tombe pas dans le misérabilisme, elle reste positive, combative avec un regard plein de bonté.

Et c'est une force comme on en rencontre rarement.

 

Jamais soumise, Zohra.K., Ring Editions, 2015.

 

 


 

Djalila Dechache

18/05/2015

 

 
 
 
 
 

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