Une journée à Takrouna

 

Une journée à TakrounaTakrouna. 40° à l’ombre. Un éboulement qui a mis en péril les fondements de la mosquée interdit tout passage de véhicules. J’entreprends donc d’escalader à pieds ce mont escarpé. Pour tromper la sueur, je fais le vide et je pense à la mer. Je ne vois les maisons et le cactus que parce que Guy de Maupassant en parle dans La Vie errante. En 1867, sur la route de Kairouan, il s’arrête ici à Takrouna et ce qu’il voit ne ressemble en rien à ce que je perçois. Ce qu’il écrit tient de la fantasmagorie : « Ces bois de cactus ont un aspect fantastique. Les troncs tordus ressemblent à des corps de dragons, à des membres de monstres aux écailles soulevées et hérissées de pointe. Quand on en rencontre un le soir, au clair de lune, on croirait vraiment entrer dans un pays de cauchemar.

Tout le pied du roc escarpé qui porte le village de Tac-Rouna est couvert de ces hautes plantes diaboliques. On traverse une forêt du Dante, on croirait qu’elles vont remuer, agiter leurs larges feuilles rondes, épaisses et couvertes de longues aiguilles, qu’elles vont vous saisir, vous étreindre, vous déchirer avec ces redoutables griffes. Je ne sais rien de plus hallucinant que ce chaos de pierres énormes et de cactus qui garde le pied de cette montagne. Tout à l'heure, au milieu de ces rochers et de ces végétaux à l'air féroce, nous découvrons un puits entouré de femmes, qui viennent chercher de l'eau. Les bijoux d'argent de leurs jambes et de leurs cous brillent au soleil. En nous apercevant, elles cachent leurs faces brunes sous un pli de l'étoffe bleue qui les drape, et, un bras levé sur leur front, nous laissent passer en cherchant à nous voir. »

Je marche sur les traces de Maupassant mais aussi sur ceux de William Marçais (1892-1956), un érudit tombé dans l’oubli, un orientaliste, spécialiste des parlers maghrébins et traducteur (entre autres des hadiths du prophète). Je pense aussi au Dr Ernest Gustave Gobert (1879-1973), auteur de nombreux travaux sur les traditions en Tunisie. Au Rocher Bleu, on peut voir quelques photos prises par lui.

Takrouna est un village berbère, le plus ancien dit-on, perché sur un rocher qui s’élève à plus de 200 mètres. Une route, puis des escaliers. La monture idéale ici c’est les ânes. J’en rencontre quelques uns. Le rocher est fortement menacé par l’érosion (pluies et vents). Si rien n’est fait, un jour viendra où le village n’existera plus. Aujourd’hui, il subsiste grâce à trois familles qui continuent d’en habiter la cime et grâce à quelques passionnés qui y tiennent des galeries d’artisanat, un café, un magasin. Je dégouline de sueur. La dame qui tient le café m’offre un mélange d’eau de fleurs d’oranger et d’eau de géranium. Le décor est d’un goût sûr. Et de la fenêtre, on peut voir la plaine, la plaine toujours recommencée. D’ici on ne sait si c’est la cime qui est altière (Chebbi) ou si c’est l’oiseau qui malgré la canicule se sent chez lui. Nous sommes au pays des Amazighs, littéralement « hommes libres » mais le silence est par trop épais.

Une journée à TakrounaJe suis au Rocher bleu, un espace touristique dédié à l’artisanat crée par Aïda Gmach Bellagha. L’espace est ainsi appelé en hommage à l’enfant du pays l’écrivain Tahar Guiga. A la sortie du café, une dame centenaire en mélia, costume traditionnel, me propose pour 500 millimes (40 centimes d’euro) des fossiles de coquillages. En faisant un tour dans le village, je comprends ultérieurement que l’érosion est en train de mettre à nu les strates les plus profondes du sous-sol, du temps où la mer recouvrait tout il y a quelques millions d’années. Ces coquillages écrits dans la pierre sont des signes alarmants. Et comme tous les signes alarmants, ils sont bon marché.

Le pittoresque du village. Les ruelles et l’épaisseur du silence.
Je pense à cette phrase de l’écrivain Giulio-Enrico Pisani : « Il y a certainement beaucoup d'autres petits villages au Maghreb et en Europe méridionale où il ne reste qu'un cactus (ou arbre agonisant) des bois de naguère, plus quelques vieillards, trois chats pelés et un chien galeux. » Mais Takrouna est mieux nanti que ces villages.

La descente est plus aisée. Un je-ne-sais-quoi gâche le plaisir de la découverte. La menace, sans doute. Pourquoi le ministère de la culture ne transformerait-il pas ces maisons en résidence d’artistes ou d’écrivains ? Cela sauverait le village du silence et ses images de l’effacement.

 


Jalel El Gharbi
(22/08/2009)

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