Elle avait choisi d’être Algérienne

fanny 270Fanny Colonna s’est éteinte mardi dernier. Nous nous connaissions depuis une petite dizaine d’années. Très généreuse de son temps et de sa personne, elle se montrait spécialement disponible pour les jeunes chercheurs d’Algérie, de France et d’ailleurs. Ils se sentent aujourd’hui orphelins. Fanny avait encore tant à transmettre. Son regard vif, sa parole franche et souvent malicieuse faisaient advenir des discussions d’une rare qualité, puis laissaient ses auditeurs sous le charme. Le jeune confrère que je suis est mal placé pour en parler, mais sa famille, sa foi – très libre aussi – et l’Algérie occupaient une très grande place dans son existence. Elle était née en 1934, dans la campagne algérienne, d’un père administrateur de ce qui s’appelait alors une «commune mixte». Marquée par l’anticolonialisme catholique et par ses diverses expériences de la «situation coloniale», elle choisit d’être Algérienne.

Depuis Alger, où elle a vécu jusqu’en 1993, elle a mené sa carrière sur les deux rives de la Méditerranée, publiant en Algérie comme en France. Cofondatrice du département de langue et culture berbères de l’université Mouloud Mammeri de Tizi Ouzou, elle laisse une œuvre aussi dense qu’originale. Dès sa thèse sur Les Algériens instituteurs (1883-1939), elle a affirmé une grande liberté vis-à-vis des récits politiques dominants – coloniaux comme nationalistes –, des clivages disciplinaires et des formes de l’écriture scientifique. Elle n’a eu de cesse d’explorer l’histoire culturelle de l’Algérie et du Maghreb, le plus souvent rurale, afin d’y lire les bouleversements profonds induits par la colonisation et l’émergence, dans l’entre-deux-guerres, d’acteurs culturels et religieux nouveaux. Les Versets de l’invincibilité (1995) en recueillent la quintessence. Sociologue de formation, elle préférait se définir comme anthropologue, consacrant de longs terrains à exhumer des archives inédites ou à mener des enquêtes orales. A la fin de sa vie, elle dialoguait beaucoup avec les historiens, les éveillant sans cesse à de nouveaux questionnements.

A partir des années 1990, elle avait exploré des formes d’écriture plus narratives et imagées. Loin des canons scientifiques, ses récits très incarnés et suggestifs rendent avec clarté l’histoire des sociétés passées comme les conditions subjectives de sa recherche : son dernier ouvrage, Le Meunier, les moines et le bandit (éditions Koukou, 2011) est, à cet égard, une belle et grande réussite. Fanny nourrissait encore bien des projets, notamment autour de l’œuvre d’Emile Masqueray (1843-1894), ethnographe dans les pas duquel elle avait souvent marché dans les Aurès et en Kabylie et dont elle jugeait l’œuvre trop méconnue. Quand nous nous sommes écrit pour la dernière fois, il y a un mois, elle achevait un ouvrage sur les détenus algériens du bagne de Calvi, un des nombreux legs qu’elle nous fait et que nous continuerons à faire vivre.



 


 

Article publié dans El Watan le 21.11.2014

Augustin Jomier, doctorant en histoire, université du Maine/Fondation Thiers-CNRS

 

 

 

 

 

 

 

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