Mes projets mises en scène de Jean –Luc Lagarce

Jean–Luc Lagarce reste un homme de projets. Et d’écriture. Et de pensées. Il aime profondément les mots, depuis toujours il les choisit avec patience et passion à moins que ce ne soient eux qui tournent autour de lui, avec lui. C’est ce qui lui importe. Les mots parce qu’ils sont verbe, parce qu’ils sont action, parce qu’ils sont chair et langue. Il dit qu'il écrit « depuis toujours » et on le croit volontiers.lagarge 300

Il tenait également un journal, assidument, publié chez le même éditeur, celui-là même qui porte l’un de ses titres de mise en scène Les solitaires intempestifs, maison créée en 1992 avec le compagnon de route qu’est François Berreur, «son colistier», actuel directeur littéraire et metteur en scène.

Lorsqu’on examine en fin de volume la liste des mises en scène réalisées, on s’aperçoit que Jean-Luc Lagarce travaillait beaucoup, énormément, sans cesse jusqu’à devenir « incollable sur l’année 1854 en préparation de La Cagnotte de Labiche » par exemple qui lui «  a procuré un plaisir dramaturgique immense » , passant le texte «  au peigne fin » , suscitant des réflexions du style « mais l 'auteur n'a pas pensé ce que vous avancez » par les comédiens engagées dans la distribution.

On pourrait dire qu'il est directeur de textes à l'instar de directeur d'acteurs, mission qu'il accomplissait aussi, défendant « la langue contre l'image » et posant la question du rapport du «  divertissement face au spectacle ».

Il revisite les définitions précisant que le dramaturge est celui qui « propose plusieurs grilles de lectures », montant une pièce comme on « réalise une enquête policière », l'auteur étant «  un criminel qui a laissé des indices de son crime » dans le sens où tout absolument tout est à questionner, à examiner, à investir.

Le livre est composé de deux parties, un entretien-monologue avec Jean Michel Potiron et les textes-fiches de ses projets de création. Jean-Luc Lagarce évoque le nombre de dix-neuf ou vingt mises en scène, a écrit quatorze pièces, réalisé deux films vidéo et un opéra, travaillé avec une centaine de comédiens en comptant les techniciens, soit un matériau immense et précieux.

Au bout du compte chaque titre de son œuvre s'apparente à la constitution d'une mythologie théâtrale moderne à l'instar de celle de Roland Barthes.

 

Révolté sans colère

Quelle entreprise passionnante d'avoir écrit ces textes en prévision de leur création et de les avoir publiés ! Ce n'est pas un livre de plus ou un simple livre, il se déguste, il se dévore, il fait naître une faim infinie de connaissance de son auteur .Le ton se situe à la croisée de Gilles Deleuze dans son abécédaire et du « Je me souviens » de Georges Perec, si simple, si attachant, si modeste ! Le Je est utilisé si rarement, préférant les verbes à l'infinitif ou le On plus anonyme ; Il fait partie de ces personnes que l'on aurait aimé tant connaître, rencontrer, défendre, suivre…..

Les Solitaires intempestifs, collage de textes, création en 1992, devenue Maison d'éditions qui perpétue la trace visible et invisible de Jean-Luc Lagarce. François Berreur a quasiment été présent à toutes les créations, compagnon de route, de recherche, de doute et de réalisations.

Sa vie professionnelle et sa vie privée se confondent, sans délimitation, monologuant sans cesse, on l'imagine écrivant constamment, il faisait des listes sans arrêt, conservant des citations improbables comme celle du Général de Gaulle, au cas où, pour le jour où il les sortirait au bon moment.

A l'Espace Scène Nationale de Besançon, il a eu la chance d'avoir des moyens financiers, des lieux bien équipés dès le début et il le souligne ; doté d'un sens de la synthèse, de chercher sans répit pour enfin débusquer des détails, des lignes de force qui ont échappé à ses prédécesseurs ou à ses confrères, il prépare minutieusement sa feuille de route.

Par moments il rejoint le philosophe George Steiner qui affirme que notre société ne produit que le commentaire du commentaire, du bavardage en somme, en disant que « Pourquoi ne pas aller plus souvent au centre de l'objet plutôt que de tourner autour ? L'air du temps veut qu'au lieu d'aller vers le centre de l'objet on aille à la périphérie ».

Il vient du livre dit-il, de l'analyse du texte, de la sémiologie, la linguistique, la philosophie, la valeur du signe et du code ».

Par ailleurs, s'il y a une constante dans ce livre c'est la dimension temporelle qui revient souvent, comme une peur de ne pas avoir le temps de faire ce qu'il a prévu de faire, il donne souvent son âge, rappelle l'année où il fait telle chose, c'est un jeune homme pressé, lucide, trop lucide.

 

Le théâtre est un jouet

Jean-Luc Lagarce, toujours très clairvoyant, aime à dire qu'il fait du «  théâtre pour ne pas être seul », « se sent très bien tout seul dans ma tête au milieu de tout le monde, en osmose autour de moi ».

Finalement l'une de ses grandes créations reste Le malade imaginaire de Molière, pièce « archiclassique » qui n'est pas considérée dans la profession comme une pièce importante. Pour cette pièce il a fait une découverte intéressante qui a apporté un éclairage inédit, lui donnant alors une dimension nouvelle, grâce a un détail passé sous silence.

Il fait partie de la génération des Pitoiset, Braunschweig, appréciant Langhoff pour son « travail en direction du centre d'une œuvre dont le sommet est le Roi Lear » et Vitez pour sa recherche totale sur Electre qu'il a monté quatre fois, à chaque fois pour aller plus loin ».

Au fil des années il s'est mis à oser de plus en plus sur le côté spectacle «  le truc qui coûte cher et qui dure deux minutes », il appelle cela «  les éléphants » quelque chose qui est proche de l'enfance.

Jean-Luc, vous avez fait ce que vous avez désiré, vous nous laissez cet héritage aussi précieux qu'un nuage blanc parsemé d'étoiles au dessus de nos têtes.

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Jean –Luc Lagarce, Mes projets mises en scène, Les Solitaires intempestifs, 2014.

 


 

Djalila Dechache

08/10/2014

 

 

 

 

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