Voix de Gaza. La lettre de Salma Ahmed Elamassie

Chers amis,

Comme d'habitude, je ne sais pas à quelle pensée je dois donner la priorité, mais tout d'abord, je dois avouer que vos messages répondant à mon dernier texte "Je n'ai plus d'espoir !", m'ont touché et m'ont donné UN PEU de courage, de force et d'espérance, celle de savoir qu'il y a encore des Justes dans ce monde qui appellent à la victoire de la justice.

Depuis le début de l'offensive, vous me comprenez quand je dis ce que je ressens.

Aujourd'hui, c'est le premier jour de la fête de l'Aïd, un des jours que j'attends d'habitude, comme tous les Palestiniens, avec impatience, un jour où j'ai toujours le cœur plein de joie de voir, à chaque heure, un ou plusieurs de mes proches entrer chez moi.

Avant j'habitais un tout petit appartement, mes cousins et mes oncles étaient nombreux à venir chez moi. Il n'y avait pas assez de places assises et ça n'a jamais posé de problèmes. Certains s'installaient sur les canapés ou les chaises, d'autres restaient debout. Tout le monde discutait, rigolait et se servait de pâtisseries que j'avais préparées pour eux.

Aujourd'hui, le 28 juillet 2014, tout est différent : c'est le premier Aïd dans mon nouvel appartement qui est beaucoup plus grand que l'autre.

Chacun de mes proches aurait trouvé une place où s'asseoir s'ils étaient venus, mais personne n'est venu ! Tant mieux ! Je ne veux pas qu’ils sortent et qu'ils soient touchés par les bombardements qui ne s'arrêtent pas.

Cet après-midi, j'ai dormi pour, dans mes rêves, entendre les pas de mes proches dans les escaliers de la maison, sentir leurs parfums, voir leurs sourires et les embrasser.

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Mais, je n'entends que les bruits des drones et des bombardements, je ne sens que l'odeur de la mort, je ne vois que la destruction suite aux bombardements israéliens partout dans la bande de Gaza et je n'embrasse que ma peur !!!

J'ai 30 ans et c'est la première fois que je n'ai pas envie de fêter l'Aïd.

On a l'habitude d'acheter de nouveaux vêtements, pas seulement pour les petits mais aussi pour les grands, pour les mettre le jour de l'Aïd.

C'est la première fois que je n'en achète pas !

Ce qui m'a beaucoup touchée, m'a brisé le cœur même, c'est que mon fils ainé de 4 ans qui n'était ni fâché, ni triste que je ne n'aie pas acheté de vêtements, au contraire !

Il m'a dit : " Je sais pourquoi tu ne nous as pas acheté de vêtements ! C'est à cause des bombardements n'est-ce pas ?"

Avec les larmes aux yeux, j'ai répondu, oui !

" Moi, je ne veux pas de nouveaux vêtements, j'en ai déjà assez !

Après les bombardements, toi et moi irons au marché pour acheter des vêtements et des jouets pour les enfants dont les maisons ont été bombardées, ce sont eux qui en ont besoin !"

Je suis fière de mon fils qui, malgré nos précautions, commence à sentir, à comprendre qu'il y a de la mort et de l'agressivité et pas seulement de la vie et de la douceur autour de nous.

Fière de cet enfant innocent qui avait les yeux qui dansaient de joie lorsque je lui ai dit qu'on pouvait sortir le jour de la trêve et aller chez ses grands-parents pour les voir et jouer avec ses cousins.

Oui, nos enfants savent jouer, rire, vivre, danser, chanter et aussi être solidaires avec les autres.

//Camp de réfugiés de Shati

Mon cœur plein de tristesse pleure les 10 enfants tués au camp de réfugiés de Shati, à l'ouest de Gaza, des enfants qui jouaient dans un tout petit parc près de chez eux.

Les familles de ces enfants n'ont pas laissé leurs enfants jouer pour qu'ils soient assassinés, elles avaient la paix et l'espoir de vie dans leurs cœurs. Elles croyaient que les avions de leurs ennemis n'allaient pas rejouer le même scénario d'assassinat d'enfants et que l'armée " la plus morale au monde" allait respecter l'Aïd.

Malheureusement, ça n'a pas été le cas !

L'armée israélienne a bombardé aujourd'hui l'hôpital Alshifa, l'hôpital le plus grand de Gaza.

Où doivent-ils aller, les blessés et les malades ?

Je ne vais pas pouvoir dormir, parce qu'il y a de nouveaux massacres à Khan Younes au sud de la bande de Gaza, à Albureij au centre et à Jabaliya au nord.

Nous n'avons plus d'électricité... la batterie de l'ordinateur va être épuisée dans quelques minutes et la radio n'est plus chargée.

Au matin, nous saurons.

Salma Ahmed Elamassie

à Gaza

le 28 juillet 2014

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

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