MUZZIKA! Avril 2014

Le coup de coeur de babelmed

mk1 april deserteursHK ET LES DÉSERTEURS, Blue Line, Distr. PIAS

Voilà une belle découverte ! Et un beau «premier coup» ! Kaddour Haddadi revisite ici quelques-unes de nos plus belles chansons françaises en leur apportant son grain de piment, de sable d’Algérie, de mandole, et de rythme de darbouka, bref en les orientalisant !

Natacha Atlas avait connu un immense succès en orientalisant la célébrissime «Mon amie la rose», qu’interprétait jadis Françoise Hardy. Plus récemment, Djamel Djénidi, Algérien de Montpellier, nous produisait tout un album de chansons de Brassens chantées, en arabe ou en français, mais toujours en style chaâbi.

«Le déserteur» de Boris Vian avec des ornementations orientales : qui l’aurait imaginé ? Mais en écoutant ces paroles : «J’ai vu mourir mon père... (...) Ma mère a tant souffert ...», l’on comprend que ces paroles de Vian, écrites en pleine guerre d’Algérie, un Algérien aurait pu les chanter aussi, de l’autre côté : car les victimes de cette guerre furent nombreuses chez le peuple algérien, et pas seulement en morts ou blessés...

«Vesoul» de Brel, «Les passantes» de Brassens, «Padam Padam» que chanta Piaf, «Toulouse» de Nougaro, et tant d’autres pépites de la chanson française : bien sûr qu’elles appartiennent aussi à ces Algériens nés en France, comme Kaddour Haddadi, né à Roubaix, et bercé dans son enfance par les cassettes chaâbi de son père...

Un bravo à Kaddour Haddadi, et la renaissance du style «francoriental» de la génération coloniale, mais vécue ici comme le choix conscient d’une double culture assumée et non pas subie.

Ecouter «Demain, Demain» des Fabulous Trobadors :https://www.youtube.com/watch?v=w5Om2yGjlso

http://www.hkdeserteurs.fr

 


 

mk2 april AZIZAAZIZA BRAHIM, Soutak, Glitterbeat

Nous n’avons pas souvent l’occasion d’entendre la voix du peuple Sahraoui. Aziza Brahim, qui fait partie de cette génération grandie dans les camps de réfugiés, répare ce préjudice, et se fait le porte-voix de son peuple, en lutte depuis quelques dizaines d’années contre l’occupation de ses terres par le gouvernement marocain :

«J’ai été témoin des horreurs et des tortures

Dont on vous accuse

J’ai vu les jeunes victimes

Dans vos prisons de la mort

(...)

L’oppression a fait la Une des médias

Et le peuple se dressait contre vous

Réclamant ses terres et ses richesses confisquées

(...)

Nous étions cernés par l’aurore

Et par les troupes violentes

Qui soutiennent ce monarque

Dans sa volonté d’intimider

Les gens du camp de Gdeim Izik....»

            Dès le premier titre - «Gdeim Izik», du nom d’un camp de réfugiés - le ton est dit, et l’ennemi clairement désigné : le Roi du Maroc...

            Aziza vit aujourd’hui à Barcelone, mais, forte de cette liberté d’expression que lui offre la vie en Occident, y continue sa lutte, à sa manière - toute aussi radicale que celle des armes : en chansons. «Soutak» veut dire «Ta voix» en arabe : Aziza s’adresse bien aux siens...

            Et même si l’on ne prête aucune attention au livret - les paroles des chansons sont dans leur arabe original, mais aussi en espagnol et en anglais - l’on se laissera bercer par la douce voix de Aziza, qui, sur les rythmes sahraouis ancestraux, mais aussi sur les rythmes maliens des musiciens qui l’accompagnent, nous raconte, avec douceur mais fermeté et obstination, sa volonté de ne jamais fléchir. Avec la lutte pour les richesses en pétrole et en minérai du Sahara, le peuple sahraoui est passé, dit-elle, «du colonialisme médiéval à l’impérialisme néolibéral» : souhaitons-lui de se faire très largement entendre...

Ecouter : https://www.youtube.com/watch?v=g-_i0if61lA&list=PLgeYYugd6yYw4lQcAli-lybEpbXRBzBR4

www.glitterbeat.com

 


 

mk3 april MALOUMEMALOUMA, Knou, Turn Again Music & Kamiyad, Distr. L’Autre Distribution

L’artiste mauritanienne Malouma se battait depuis des années en chansons pour dénoncer bien des maux de la société mauritanienne. En 2007, sa voix était enfin entendue et elle était élue Sénatrice dans son pays, l’engagement politique en chansons se concrétisant par un engagement... au coeur de l’arène politique ! Belle victoire !

Mais depuis 2007 Malouma n’a pas cessé d’écrire des textes et de composer, et dans son dernier album, «Knou» - du nom d’une danse dansée par les femmes dans la région Est du pays - elle va encore plus loin que dans ses albums précédents dans la modernité. Pour preuve : le premier titre, «Deyar», s’ouvre sur un rythme de reggae ; les guitares électriques sonnent très franchement rock dans «Mektoub» ; dans «Goueyred» Malouma confie un rappeur français, Sankofa - qui dialogue avec la voix du père de Malouma, enregistrée, figure disparue qui ressuscite ainsi en musique ; dans «Zemendour» l’artiste s’offre une intro au piano dans le style «crooner américain» d’une Whitney Houston ; bref : Malouma, qui écoute toutes sortes de musique, s’est autorisée la liberté, maintenant qu’elle est pleinement reconnue, de s’approprier celles qu’elle aime, pour les mêler à ses paroles de rébellion et de dénonciation.

Toujours en douceur - le modèle n’est pas Janis Joplin ou les rockers hurlant leur fureur, mais ces femmes d’Afrique qui, sous leurs voiles de féminité et leurs robes chatoyantes de couleur, savent s’affirmer et faire bouger le monde...

Bravo Malouma !

Ecouter : https://www.youtube.com/watch?v=f3YOZ_RWZ-w

www.turnagainmusic.com

 


 

mk4 april CHANTS-ARABESHABIB YAMMINE & AÏCHA REDOUANE, Chants arabes du Proche-Orient (Egypte, Irak, Liban, Syrie), Les Editions Cité de la musique (livre + cd)

Dans la même collection pédagogique où étaient déjà parus «Chants wolof du Sénégal», «Chants d’Italie» et «Chants tsiganes de Roumanie», le duo - sur la scène comme dans la vie - du percussionniste libanais Habib Yammine et de la chanteuse marocaine Aïcha Redouane nous présente ici tout ce qu’il faut savoir sur le contexte historique et culturel qui a nourri la musique du Moyen-Orient, mais aussi sur les aspects les plus techniques de cette musique, d’un point de vue à la fois rythmique et mélodique.

L’ouvrage s’adresse donc à un public qui a déjà des connaissances musicales - et sait par exemple lire les partitions qui illustrent les exemples de chansons populaires sélectionnées dans le cd. Sur le cd, le public est appelé à apprendre à chanter - les textes arabes sont traduits en phonétique - quelques-unes des chansons les plus populaires de la région : de «Bent el chalabiyya» (La fille coquette), grand succès immortalisé par Fayrouz, à «Lamma Bada», mouwashahh classique repris superbement, récemment, par Natacha Atlas en passant par «Zourouni kolli sana marra» (Venez me rendre visite chaque année), écrite par l’Egyptien Sayyed Darwich en 1919. Un outil pédagogique utile aux enseignants qui veulent sensibiliser leur public - adulte ou jeune - aux subtilités de la musique arabe.

Voir l’une de leurs master-classes : https://www.youtube.com/watch?v=zSmXrg3Rm74

www.aicharedouane-maqam.fr/

 


 

Nadia Khouri-Dagher

Avril 2014

 

 

 

 

 

 

 

 

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