Entretien avec Marie-Rose Moro

//Marie-Rose MoroAdossée à l’hôpital Cochin, La maison de Solenn est ouverte à toute heure aux adolescents. Encastrée dans un habitacle de verre, l’édifice baigne dans une transparence lumineuse. Dans son bureau, Marie-Rose Moro jongle avec son emploi du temps. Psychiatre, psychanalyste, chef de service à l’hôpital Cochin et à l’hôpital Avicenne de Bobigny, cette femme au dynamisme chaleureux est la principale représentante de la clinique transculturelle en France. Pour mieux prendre en charge la souffrance des adolescents et de leurs familles, elle préconise une meilleure connaissance de la culture des patients, couplée à un dispositif thérapeutique reposant sur l’altérité.

 

 

 


 

 

Y-a-t-il une souffrance particulière aux adolescents d’origine maghrébine vivant en France?

Leurs symptômes sont les mêmes que ceux des autres adolescents. Par contre, on peut affirmer haut et fort qu’il n’est pas facile d’être enfants de migrants aujourd’hui en France quand on vient des pays du Maghreb. Il nous faut donc travailler sur le lien parents-enfants, apporter des lectures à ce malaise. Plusieurs recherches existent sur cette question. Je pense notamment à la très belle étude de Malika Mansouri sur les garçons d’origine maghrébine qui ont participé aux révoltes des banlieues (« Révoltes postcoloniales au cœur de l’hexagone », prix Le Monde de la recherche universitaire 2013, ndrl). Il apparaît que ces jeunes ont un amour déçu de la France qui ne leur offre pas les mêmes chances qu’aux autres. Ils portent de manière transgénérationnelle le poids d’une colonisation pas encore dépassée, souffrent de discriminations et de difficultés d’identification importantes.

 

Pensez-vous que ce soit plus facile pour les filles?

Oui, sans aucun doute, et cela a été mis en relief dans l’ouvrage de Sara Skandri « Les mille et une voix de Shahrazade» (éd. La pensée sauvage, ndrl). Les adolescentes d’origine maghrébine vont globalement mieux que les garçons. Elles sont certes moins libres qu’eux, mais elles ont plus de liberté dans leur tête. Se battre contre son frère ou son père est possible, mais les garçons, eux, contre qui peuvent-ils se battre? D’ailleurs il ressort qu’ils sont en échec de manière beaucoup plus massive qu’elles. Quand les jeunes filles veulent réussir, elles y arrivent très bien. Celles qui viennent en consultation parlent volontiers, elles ont l’habitude d’être dans la médiation, de négocier, elles progressent très vite.

 

Pourquoi viennent-elles consulter ?

Elles ont les mêmes problèmes que les autres filles de leur âge. Phobies, obésité, tentatives de suicide… Depuis quelques années, elles souffrent aussi d’anorexie. C’est une pathologie qui concernait auparavant essentiellement les jeunes filles de classe sociale favorisée. Mais l’anorexie est une manière de dire sa souffrance, et les petites maghrébines trouvent cela assez ‘commode’ pour faire savoir qu’elles ne vont pas bien. Pour leurs mères qui ont grandi au Maghreb, c’est terriblement violent.

 

atlas1-250bisComment ces jeunes arrivent-elles à vous, et quel est le fonctionnement d’une consultation transculturelle?

Dans la plupart des cas, ce sont des consultations de seconde intention. On y reçoit des adolescents qui étaient suivis ailleurs, généralement avec leurs parents. Dans seulement dans 30% des cas, les jeunes viennent consulter seuls. Nos consultations se font avec un groupe de thérapeutes cosmopolite et pluriculturel, et la plupart du temps un traducteur. Une famille maghrébine n’est jamais reçue par un psychothérapeute maghrébin, cela n’apporterait rien. En revanche, dans notre cercle élargi, il y a des noirs, des Jaunes, des Blancs…L’adolescent perçoit d’emblée que ces personnes qui vont l’écouter sont différentes : asiatiques, arabes, musulmans, laïques… C’est l’altérité qui permet d’appréhender la blessure. Ces consultations transculturelles sont un outil précieux pour interpréter la migration, qui a de multiples niveaux lecture : celui du père, de la mère, du pays d’origine, de la France.

 


Nathalie Galesne

 

 

Article publié dans le N°78 du « Courrier de l’Atlas ».

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