CIGDEM ASLAN, Mortissa

CIGDEM ASLAN, Mortissa, Asphalt-Tango (Allemagne)/L’autre distribution
//Mortissa

Voilà un petit bijou d’album, venu d’Istanbul via Londres, où l’album a été enregistré, et où vit désormais l’artiste Cigdem Aslan (prononcez Chidem). Née à Istanbul dans une famille kurde alévie, donc musulmane, ele nous chante ici des chants Rébétiko, à la fois en grec et en turc, d’une poignante beauté.

Pour mieux comprendre ces musiques, petit rappel d’histoire : au début des années 20, une guerre oppose la Grèce et la Turquie - cette dernière est en train de naître avec Atatürk sur les décombres de l’Empire Ottoman, démantelé après la première guerre mondiale. Le traité de Lausanne (1923) stipule qu’un échange de populations doit avoir lieu entre les 2 pays : 1,5 millions de chrétiens résidant en Turquie doivent rejoindre la Grèce, et en sens inverse 400.000 musulmans de Grèce doivent se rendre en Turquie. La période est marquée par des massacres de population de part et d’autre, et par l’exil - dans le pays voisin ou même aux USA, en Egypte, au Liban ou ailleurs - de milliers de familles. Située à 200 km en face d’Athènes de l’autre côté de la mer Egée, la ville turque de Smyrne (aujourd’hui Izmir) accueillit des milliers de réfugiés chrétiens cherchant à embarquer sur un bateau à destination de la Grèce... ou d’ailleurs.

mk 1 ASLANC’est dans ce contexte mouvementé, de populations arrachées à leur terre et à leur histoire, que naît le Rébétiko, musique née de la rencontre et du mélange de ces populations chrétiennes et musulmanes, européennes et asiatiques, dans les grands ports de la région, où affluaient les réfugiés : Smyrne, Athènes, Istanbul...

C’est à ce Rébétiko à la fois grec et turc que Cigdem Aslan redonne vie, somptueusement et fidèlement, dans ce magnifique album. L’artiste nous chante dans les deux langues, grecque et turque, des chansons traditionnelles, mais aussi des compositions qui reprennent les thèmes usuels du Rébétiko, musique qui, comme le fado ou le blues, est née dans les quartiers populaires - et parfois mal-famés - de ces villes portuaires: l’amour déçu, le goût du hashish et de la boisson, les femmes libres qui préfèrent chanter dans les cabarets que se marier, l’éloge des hors-la-loi tels Mehmet Efe, sorte de Robin des Bois de l’époque, etc. Un livret où sont transcrites toutes les paroles des chansons permet de mieux se plonger dans l’imaginaire et les réalités de ce vécu.

Un disque exceptionnel, où d’excellents musiciens entourent, en un écrin de sonorités orientales chatoyantes, la voix chaleureuse de la jeune artiste turque. Ecoutez «S’agapo» («Je t’aime»), et, sans même comprendre les paroles, ce chant de douleur vous saisit : «Je t’aime/Ta fenêtre est fermée/Ta fenêtre est close/Ouvre/Ouvre un seul volet/Pour que je puisse voir ton image...» : sous la métaphore de l’être aimé, c’est peut-être en réalité leur maison, leur terre natale, leur vie passée en somme, que les exilés d’alors pleuraient si intensément... Dans «To Dervisaki», c’est très explicitement que la douleur est dite:

 

aslan 150«Je suis un petit derviche

Ah, laissez-moi vous dire

Qui a été chassé de Smyrne

Je ne cesse de pleurer

Je ne fais que boire et fumer du hashish

Au Café Aman. Ah mon Dieu, Aman !

Lorsque je joue un petit taqsim

Mon coeur s’embrasse

Je me souviens de ma terre natale et je fonds

Certains jours riche, certains jours pauvre,

Je joue du ‘oud avec sentiment

Au Café Aman.

Ah Aman, je brûle, Aman...»

 

 

Nadia Khouri-Dagher

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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