Quand le vent tourne

 

 //Photo Pierluigi Cremona

 

Cette fois encore Lampedusa n’a pas démentie son humanité. Quelques jours après les tragédies en série d’octobre 2013, les commerçants ont tiré leur rideau de fer. Les devantures muettes du ‘corso’ principal ont laissé parler les banderoles placées aux quatre coins de la commune. On pouvait y lire : « Une île pleine de douleur qui porte le poids de l’indifférence », ou encore  « Lampedusa veut accueillir les vivants pas les morts ».

//Photo Pierluigi Cremona

Cette indifférence se fait parfois moins lourde à porter. Ainsi l’été dernier quand le pape est venu rendre visite aux Lampédusiens répondant à l’appel de Don Stefano Nastasi et de ses paroissiens. Devant la communauté accourue en masse pour écouter la messe qu’il a prononcée face au terrain vague où croupissent les épaves des multiples naufrages, il a remercié Lampedusa « pour avoir eu le courage d’accueillir ceux qui cherchaient une vie meilleure. » Cette visite a eu une portée symbolique indéniable. « Elle a ramené la périphérie au centre, et l’a replacée dans une juste perspective, commente d’un ton grave Don Stefano Nastasi. En ce mois d’octobre, Vincenzo, jeune pêcheur de l’île qui a participé enthousiaste aux préparatifs de la visite pontificale, est beaucoup plus sceptique. Il en veut surtout « aux politiques et aux médias ». « Les télés ont pris une fois de plus l’île d’assaut, et les politiciens ont accourus pour se mettre sous les feux de la rampe, dénonce-t-il, mais quand tout le monde sera rentré chez soi, nous serons une fois de plus seuls avec nous-mêmes ».

//Juillet 2013. Le pape François à Lampedusa

Et pourtant, l’étau médiatique d’une information longtemps contrôlée par un seul homme a fini par se desserrer. Emotion, larmes et témoignages sont passés en direct sur le petit écran de millions de téléspectateurs. ‘Buonismo’ à l’italienne ou vent qui tourne?

Peu de temps après l’ultime tragédie humanitaire de Lampedusa, le président du Conseil Enrico Letta a pris une position claire en déclarant qu’il fallait abolir la loi sur le délit de clandestinité, une manière de répondre à la pétition lancée par le quotidien La Repubblica en octobre dernier, et signée par quelques 100.000 citoyens. Le Sénat vient de leur donner raison en l’abolissant. Une victoire qui ne saurait faire oublier que les responsabilités vis à vis de cette Méditerranée transformée en un gigantesque mouroir sont loin d’incomber à la seule Italie. Les milliers de destins qui se sont brisés dans ses eaux tristement appelée « mer solide » par les opérateurs humanitaires réussiront-ils à contraster la politique sourde, muette et aveugle de la ‘forteresse Europe’ ?

 

Federica Araco / Nathalie Galesne
Novembre 2013
 
 
 
 
 
 

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