Femmes au coeur du récit

Les romans, Cécile Oumhani s’organisent le plus souvent autour de parcours féminins dont nous suivons la progression jusqu’à leur lente éclosion. Pourquoi les femmes occupent-elles cette place prédominante dans son œuvre ?

 

//Virginia WoolfVous avez commencé à construire votre œuvre autour de parcours de femmes, comment ces personnages féminins se sont-ils imposés à vous?

J’ai été très marquée par des écrivaines comme Virginia Woolf, Katherine Mansfield, ou encore Carson McCullers. Leurs personnages féminins m’interpellaient. Et lorsque j’ai commencé à écrire, assez naturellement ce sont des parcours de femmes qui se sont imposés à moi. Ils ne correspondent à personne en particulier dans la vie réelle. Ils sont nés de choses entendues, bribes ténues, anecdotes, qui ont couvé dans mon imagination des années, se sont mêlées les unes aux autres. La plupart des personnages de mes romans tunisiens ont cependant un lien avec un lieu, une région qui m’est très proche depuis 1970, dans le Cap-Bon à une quarantaine de kilomètres de Tunis.

 

Comment avez-vous réussi à vous détacher d'elles dans votre dernier récit centré autour de la vie singulière d'Henry Strésor?

Il y a un personnage masculin qui m’est très cher dans Un jardin à La Marsa. Souvent on parle d’Assia, sa fille, comme l’héroïne de ce roman. Le titre désigne un jardin de l’enfance, tout à fait symbolique et laisse penser qu’Assia en est le centre. Avec le recul du temps, je me suis aperçue que Fouad est bel et bien le personnage principal. Cet homme, qui s’efface, se réduit à une ombre par amour pour sa fille est une figure de tragédie.

3oumh_250La vie d’Henry Strésor n’est donc pas le premier parcours masculin qui se soit imposé à moi. La genèse de ce dernier livre est très différente, outre le lieu et l’époque, la France au XVIIe siècle, alors qu’Un jardin à La Marsa se situe entre la France et la Tunisie d’aujourd’hui. J’ai découvert l’existence de la fille d’Henry Strésor, Anne-Renée, lors d’une résidence d’écriture au musée promenade de Marly-le-Roi, où j’avais été invitée par la Maison de la Poésie de Saint-Quentin-en-Yvelines. Tout semblait réuni pour qu’encore une fois mon roman concerne le parcours d’une femme, qui m’avait interpellée par son parcours exceptionnel, celui d’une des premières femmes peintres à avoir été acceptée à l’Académie royale de peinture et de sculpture.

 

Mes recherches m’ont amenée jusqu’à son père, un peintre allemand arrivé à Paris pendant la guerre de Trente Ans. Ce que j’ai lu de son exil, de l’abjuration à laquelle il a été contraint pour épouser la femme qu’il aimait, m’a touchée au point qu’il a pris une place centrale dans ce roman. Les quelques informations que j’ai pu trouver sur sa vie m’ont hantée, parce qu’elles étaient lacunaires ; elles suggéraient à la fois peu et beaucoup. J’ai vécu presque en tête à tête avec Henry Strésor, puis sa fille, cherchant à tirer à travers les siècles les fils qui me conduiraient à cet homme, bouleversé par la guerre qu’il a laissée derrière lui, à sa fille, marquée par une culpabilité jamais résolue.

 


 

Propos recueillis par Nathalie Galesne

10/06/2013

 

 

 

 

 

 

 

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