L’enfer de la filiation

divine_260Qui est vraiment Clarisse Rivière ? Est-ce cette enfant secrète qui s’appelait alors Malinka ? Est-ce cette belle jeune fille qui décide de prendre le nom de Clarisse, de s’éloigner de sa mère, si affectueuse, mais si humble ? Cette épouse parfaite, si dépourvue d’aspérités que la vie auprès d’elle en devient insupportable ? Cette mère si incapable d’édicter le moindre jugement de valeur que sa propre fille s’en est sentie déstructurée ?

Cette question, tous les personnages du dernier roman de Marie Ndiaye se la posent. Son époux, Richard Rivière, qui après des décennies de vie commune a le sentiment d’être passé à côté d’elle, et doit admettre, rongé de jalousie, qu’un autre homme a, lui, eu accès à ce qu’elle n’avait jamais révélé. Sa belle-mère, intriguée par la nature de ses cheveux, la seule à avoir eu un doute sur l’identité de Clarisse Rivière. Sa fille, Ladivine Rivière, qui ne saura jamais pourquoi, lors d’un voyage dans un lointain pays, tout le monde la prend pour une femme de la bourgeoisie locale et lui demande de raconter ce grand mariage auquel elle aurait assisté, ni pourquoi, soudain terrifiée par la pureté troublée des sentiments de sa famille bien rangée, elle quitte tout pour répondre à un mystérieux appel de la forêt.

Cette question, un seul personnage ne se la pose pas, car elle sait. C’est Ladivine Sylla, la mère de Malinka. Celle que la femme qui a décidé de devenir Clarisse Rivière considère comme « la servante ». Celle qui a été reléguée hors de sa nouvelle vie, à cause de sa peau noire et de ses origines modestes.

 

Fresque humaine

//Marie NdiayeAprès Trois femmes puissantes, qui lui avait valu en 2009 le prix Goncourt, Marie Ndiaye revient avec un somptueux roman-tragédie. Là encore il est question de trois femmes. Trois générations. Toutes sont piégées dans le même drame, ourdi par la figure centrale de Malinka / Clarisse Rivière. Ce choix qu’elle a fait de renier sa mère retombe sur toutes les trois. Sur elle-même, qui finit par s’en retrouver prisonnière et n’avoir que la mort pour issue. Sur sa mère, privée de la reconnaissance et de l’affection de sa fille, et dont la seule joie de vivre est cette visite du premier mardi de chaque mois. Sur sa fille enfin, victime de ce lourd secret de famille. Marie Ndiaye évoque avec finesse les sentiments complexes de ces personnages, oscillant entre la colère, le ressentiment, la perplexité, mais aussi la tendresse, aussi vive que l’incompréhension d’une situation au départ absurde, par la suite vécue comme une fatalité. Avec un tact immense, elle évoque aussi la douloureuse question de la culpabilité, qui paraît inévitable dans les relations mère-fille : qui être ? Qu’accepter de sa propre mère ? Et à quel prix refuser cette transmission ? Comment transmettre alors ? Ces questions, qui touchent au cœur de ce qui fait l’humanité, de ce qui la distingue de l’animalité, Marie Ndiaye en fait le parfum entêtant qui traverse ce livre. Les personnages, écrasés par le poids du non-dit, sont à l’affut du moindre détail, un parfum, une variation de température, ou encore le regard d’un chien… comme si c’était un signe. Le roman ainsi ciselé acquiert une forte densité poétique, flirte même avec le fantastique, tout en étant une splendide fresque.

 


 

Kenza Sefrioui

 03/04/2013

Ladivine

Marie Ndiaye

Gallimard, NRF, 416 p., 21,50 €

 

 

 

 

 

 

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