Je suis un polygame linguistique!

//Amara LakhousNé à Alger en 1970 où il a grandi, Amara Lakhous reste marqué par la rue Tripoli qui se trouve dans le quartier de Hussein-dey. «À Hussein-dey, il y a la rue Tripoli, pour moi, c’est la mémoire, c’est l’enfance, ce sont les promenades avec mon père pendant les week-ends. Il y avait des arbres. De très  beaux arbres. Très grands. Lorsque je suis retourné à Alger il y a trois ans, je n’ai pas retrouvé ces arbres. Ils ont décidé de construire un tramway. J’étais vraiment triste. J’ai demandé et ils m’ont dit que ces arbres étaient toujours vivants. Ils les avaient déracinés et replantés juste à côté de Kouba. Avant de repartir en Italie, je suis allé les revoir. C’était un salut à mon enfance, à mon père que j’ai perdu il y a trois ans». Je pense que cette métaphore me représente.

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Lorsque j’ai émigré en Italie en 1995, je me suis déraciné de l’Algérie, mais je me suis replanté. J’ai replanté dans la culture italienne (notamment dans la langue et la littérature) mes racines berbères, arabes, musulmanes. Bien sûr, en Italie, il y a aussi une histoire très importante. Pendant plus de deux siècles, la culture arabe a été la culture dominante au sud d’Italie. Lorsque je vais en Sicile, j’y retrouve mes racines et je me sens chez moi. Mon projet littéraire consiste, dans l’écriture d’un roman, en deux versions. Chaque roman a deux versions, une en arabe, une autre en italien. Mon premier roman, « Choc des civilisations pour un ascenseur Piazza Vittorio » a été publié en Algérie en 2004 en arabe. Puis je l’ai réécrit en italien. Je ne l’ai pas traduit, mais je l’ai réécrit. J’ai travaillé deux ans sur une trentaine de versions. C’était une expérience extraordinaire, une aventure fantastique. Comme dans toutes les aventures, on en connaît le début, le commencement, mais on ne connaît pas la fin. Le roman suivant, je l’ai écrit en italien, « Divorzio all’islamica a viale Marconi »; puis en arabe avec un autre titre « Al-Qahira al-saghira » (La petite Caire). La traduction est assurée par Elise Gruau, qui a déjà traduit mon roman précédent, « Choc des civilisations», publié par Actes Sud et Barzakh  en Algerie. J’ai d’abord écrit ce roman en italien, puis je l’ai réécrit en arabe. Ils ont vu le jour la même période. En fait, pour moi, être écrivain c’est avant tout travailler sur la langue, c’est avoir un style personnel. En Italie, je suis l’unique romancier qui écrit en italien et qui réécrit ses oeuvres en arabe. Je pense être aussi un cas particulier en Algérie et dans le monde arabe. La question de la langue m’intéresse beaucoup. J’ai toujours vécu dans un pluralisme linguistique. Je ne peux donc pas vivre avec une seule langue. Un jour, aux États-Unis, j’ai dit que j’étais un polygame linguistique. Ils parlaient des Musulmans, et j’ai dit « voici un polygame, mais un polygame linguistique ».

 

Il y a une citation de Federico Fellini, qui est pour moi un point de repère, même s’il n’est pas un écrivain mais un cinéaste. Fellini disait: «Chaque langue regarde le monde d’une manière différente». Pour ma part, en toute sincérité, je l’avais déjà compris pendant mon enfance parce qu’en parlant le kabyle, le berbère à la maison, l’arabe algérien dans la rue et l’arabe classique à l’école et le français avec mes cousins immigrés, j’ai compris qu’il y’ avait toujours un travail d’adaptation: adapter le berbère à l’arabe,  l’arabe au berbère, le français au berbère, c’était une richesse pour moi. Donc, je n’ai jamais compris le conflit linguistique en Algérie entre arabophones et berbérophones, entre arabophones et francophones. En Italie, j’ai ajouté une « autrelangue », parce que j’avais la base.

 

En écrivant dans les deux langues, j’arabise l’italien et j’italianise l’arabe. C’est un travail de réécriture qui se base principalement sur l’adaptation, visant à communiquer avec les lecteurs. Chaque langue a ses références, son contexte, sa mémoire, son 
imaginaire, ses secrets. C’est un peu comme les proverbes, on ne peut pas les traduire. Si on les traduit, ils perdent leurs sens, ils meurent. C’est comme les blagues. Si je raconte une blague algérienne à des Algériens, ils rient. Si je la raconte à des Italiens, à des Français, ils me regardent et me disent: «Tu as fini!». Même chose avec une blague italienne racontée à des Arabes. Pourquoi ? Parce que chaque blague a un code de référence. Et la blague la plus réussie, c’est la blague qui n’a pas besoin d’explication. Il faut toujours s’adapter avec créativité.

 


 

Amara Lakhous

06/03/2013

 

 

 

 

 

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