Bleu–gris: tragédie sur l’Euphrate

  sy_euf_1Du zoom au panoramique, de l’image photographique à l’image cinématographique, ce court-métrage exquis, plein de romantisme est surtout un film artistique, impressionniste.

Alerté par la prochaine submersion des villages du haut Euphrate après la fin des travaux dans le nouveau barrage Tishrîn, Roumi prend son matériel de photographe et une caméra et se rend dans la Haute Mésopotamie, afin de fixer les images de la vallée de son enfance et la vie quotidienne dans les villages qu’il avait bien connus et où il était souvent revenu travailler en compagnie des missions archéologiques italiennes, allemandes ou françaises.

Il filme avec amour et nostalgie les paysages de l’Euphrate, le train-train de la vie dans ces villages, les jeux et les visages des enfants qui ressemblent à ses frères et sœurs, à ses amis lorsqu’ils étaient enfants. Il réussit à nous communiquer sa tendresse pour les gens, les couleurs, les ombres, le bleu du fleuve, le jaune des champs de blé, la teinte ocre d’un pan de mur, les couleurs chatoyantes des robes. Puis, après un lourd plan fixe sur la masse énorme et grise du barrage, le film bascule soudain dans un long travelling de paysage aquatique, extraordinaire et presque surréaliste : les habitants rassemblent à la hâte leurs effets pour partir en catastrophe, l’eau monte, elle inonde les terres, atteint les cimes des arbres. Les maisons se noient à toute allure dans le bleu du fleuve, la Vallée est submergée, elle a disparu. L’inondation a pris l’allure d’un nouveau Déluge. D’un seul coup, la vie de milliers de personnes a été saccagée, les eaux du lac ont englouti leurs maisons, leurs champs, avec tout ce que leurs parents, leurs grands-parents ont construit, planté depuis des centaines d’années. Des sites archéologiques inestimables ont été noyés à tout jamais.

L’Histoire nous dit que pendant l’été 1998, un tremblement de terre s’est produit en Turquie, les Turcs ont ouvert les vannes de leurs barrages pour éviter qu’ils ne se fissurent, et d’un coup, l’eau a déferlé dans la vallée de l’Euphrate syrien pour se rassembler dans le nouveau lac Tishrîn, noyant 65 villages et jetant sur les routes 350 mille habitants.

Un film muet, d’une grande beauté esthétique, où nous avons l’impression que les sentiments de l’auteur sont trop douloureux pour s’exprimer en mots. Un film qui nous prend à la gorge, comme si nous-mêmes étions en train de nous noyer dans ce lac où une grande page de l’histoire de l’humanité a été engloutie.
 


 

                                                                                                      Rania Samara

 

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