Les ténèbres d’Alep

Son surnom est "Yeux Noirs", il a 21 ans et a rejoint l'armée syrienne libre après avoir manifesté pendant des mois et des mois, avant que les autorités ne perdent patience avec ces jeunes qui demandaient la chute du régime.

 

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Il sort dans le quartier al-Mashhad toujours avec un revolver. Il a perdu dix de ses meilleurs amis, six d'entre eux au cours de manifestations pacifiques, et quatre au combat, dans les rangs de l'armée syrienne libre. "Yeux noirs" se définit comme un poète par nature, il est l'un de ceux qui écrivaient les slogans que les manifestants affichent, mais il n’est qu’étudiant en ingénierie. Ainsi va la vie. Il porte ses cheveux comme un petit Elvis Presley, même si Elvis Presley n'avait pas les yeux noirs. Asrār as-Shām est une milice de combattants islamiques qui luttent pour libérer les 40% d'Alep restant encore sous le contrôle des forces d’al-Assad. Je croise l'un d'eux sur le trottoir: il est en noir des pieds aux cheveux, barbe incluse. Même ses cils sont obscurcis par du Kôhl en poudre.
 

Sur le côté du pont routier d’al-Hajj, qui est hors-service, le paysage vallonné d'une décharge à la désolation lunaire pousse les automobilistes à appuyer sur leur accélérateur autant que la menace des tireurs d'élite du régime. Des milliers de sales petits sacs noirs, ou de couleur indéfinissable, fuient le poison puant et la rage, vu que l'hiver humide ne les a pas complètement brûlés. Telle une obsession, et comme les fantômes de cette ville, ils semblent se lamenter de ne pas avoir reçu une sépulture décente. C'est également le cas des cent quinze corps que la rivière Qwayq a restitués à la ville il y a quelques jours : gris et tragiques masques couvertes de boue d'hommes jeunes et vieux aux crânes ouverts et aux bulbes oculaires explosés, qui ont été exécutés dans la banlieue d'Alep. "Ryan Ryan", un autre surnom, a archivé une série de photos format-identité de chacun d'eux. "Ryan Ryan" était l'un des hommes les plus recherchés au temps où la révolution pacifique gagnait du terrain dans les rues, car il en était le cerveau. L'emplacement de son bureau est encore inconnu pour la majorité. Il ressemble à un studio de radio, et le faux cuir des coussins couvrant les murs de la salle est noir.
 

Marchant d'un magasin à un autre avant le coucher du soleil, les femmes sont vêtues de manteaux et vêtements noirs, ce qui fait détacher en relief leurs visages pâles. Les zones libérées d’Alep sont coupées du réseau électrique depuis quatre mois. Pas de frigo, pas de chauffage, en général pas de lampes dans les maisons non plus, sauf si vous possédez un générateur et que vous pouvez payer le rare carburant disponible sur le marché noir. Il n’y a que l'obscurité dans les quartiers.

 

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L'obscurité est la couleur d'Alep, de ses âmes, de ses fusils automatiques et du café servi dans la rue par de vieilles machines à espresso italiennes fonctionnant avec des bouteilles de gaz. Sombres sont les rues pendant la journée, quand un ciel plombé réfléchit la poussière des rideaux, qui voilent les balcons des édifices, et l'uniformité opaque des volets clos. Obscure est la nuit d’Alep comme il se doit, lorsque les seuls fragments de lumière que vous rencontrerez sont les lampes de poche ; sauf si vous voulez atteindre la ligne de front située entre les blocs de logements, alors vous serez surpris par la lumière des armes à feu et des cigarettes allumées. Docteur ʿOthmān al-Hajj sait ce qu'est une nuit sombre: alors que ses assistants soignent un enfant à l'hôpital al-Shafā’ en arborant des lampes de poche sur leur front, il ouvre le tiroir de son bureau et en sort deux bougies. Cela suffira pour éclaircir l'obscurité d'Alep pendant quelques minutes.

 


 

Gianluca Solera, le 7 février 2013

 

 

Traduction de l’italien par Charlotte Ricco

 

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