«Liquidation à la grecque» de Pétros Márkaris

 

petros_markaris_280Grandeurs et limites de Robin des Bois

 

C'est à la Grèce de la tourmente, de l'angoisse et du lendemain incertain, retentissement de la crise économique, que s'intéresse « Liquidation à la grecque », dernier roman de Pétros Márkaris, et bien sûr au crime, au sens large, puisqu'il s'agit d'un roman policier.

En suivant l'enquête du commissaire Charitos, meurtre après meurtre, le narrateur nous plonge dans la Grèce actuelle et dans le système financier. Le commissaire mène son investigation dans une Athènes rythmée par les embouteillages, causés par les grèves et l'agitation sociale. La tension des masses se faufile, de passage en passage, au cours des déplacements de Charitos. Une poignée d'hommes, riches et puissants, demande à la majorité de se serrer la ceinture, de trimer plus. Dans l'angoisse, parfois le désespoir, cette majorité dans un premier temps calcule ses centimes, recourt à la débrouille, réinvente la solidarité pour ne pas sombrer. Sauver l'immeuble en feu, dans le brouillard de la fumée, c'est ce qu'exige le pyromane. A la violence souterraine, silencieuse, aux allures légales, répond la violence lisible de la contestation par la lutte.

Cependant, «Liquidation à la grecque» se préoccupe seulement d'une face du système, la finance, ce qu'on appellerait avec des mots politiques : le néolibéralisme. Point de misère dans ce roman, ni d'entrée dans l'univers des puissants. Le récit montre plutôt la fissure graduelle des chaînes de l'ascenseur social pour la classe moyenne. L'intrigue tient en haleine et affiche les divergences sur l’éventuelle identité du coupable. Contrairement aux politiques et aux enquêteurs étrangers qui débarquent en Grèce, à quelques uns de ses collègues et supérieurs, Costas Charitos ne croit pas à la thèse terroriste, théorie facile à ses yeux. Le coupable a, selon lui, quelque chose à voir avec la crise que traverse le pays.

L'assassin signe ses crimes et sépare la tête du corps de ses victimes, banquiers et responsable d'agence de notation. A ses forfaits, il ajoute une campagne, publicitaire et d’affichage, afin d'inciter les gens à ne plus s’acquitter de leurs dettes. Le surnommé par la presse « Robin des Banques » donne du fil à retordre à Charitos, qui doit par ailleurs gérer la pression des chancelleries étrangères, des ministères et de ses supérieurs. On apprend que le coupable gagne de la sympathie et le cœur des gens. Ses actes sont vécus comme une vengeance symbolique par la majorité, une vengeance par procuration. En ce sens, Pétros Márkaris exploite l'imaginaire, peut-être inconsciemment, du mythe de « Robin des Bois ». Il emprunte même des aspects de la structure des récits autour de ce personnage de légende : son statut social et ses actes, en l'occurrence un riche secourant les pauvres. La révolte messianique, individuelle, domine donc dans ce roman, mais sans illusion sur un « Batman » vainqueur. Le romancier fait tomber seulement un masque, mais qui en cache d'autres, laissant ainsi planer l’ambiguïté jusqu'au bout, qui pourrait être résolue. Car ce roman est le premier d'une trilogie que Pétros Márkaris consacre à la crise grecque.

Le commissaire Charitos - qui mieux qu'un policier pour faire respecter l'ordre ! - promet une nouvelle entrée dans les rouages de la crise grecque. Et quoi de mieux, en ce genre de situation, que le roman noir comme révélateur de l'opacité sociale?

 


 

Mohammed Yefsah

29/01/2013

 

 

 

Pétros Márkaris

Liquidation à la grecque, Ed. Seuil, 2012.

Traduit du grec par Michel Volkovitch.

21,5 euros.

 


 

//Pétros Márkaris (© D. R.)Biographie express

 

Pétros Márkaris est né en 1937 à Istanbul d'un père arménien et d’une mère grecque. Traducteur, auteur dramatique, scénariste, parlant plusieurs langues, Markaris commence à écrire tardivement des polars, en inventant le personnage du commissaire Costas Charitos et des récits qui se déroulent dans Athènes.

 

 

 

 

C'est à la Grèce de la tourmente, de l'angoisse et du lendemain incertain, retentissement de la crise économique, que s'intéresse « Liquidation à la grecque », dernier roman de Pétros Márkaris, et bien sûr au crime, au sens large, puisqu'il s'agit d'un roman policier.

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