Tunisie. L’UGTT, qui s’y frotte, s’y brûle !

//Marche de l’UGTT hier mercredi avenue Habib Bourguiba en protestation contre les agressions subies par ses membres mardi place Mohamed Ali. Photos Fethi Belaïd / AFP.

 

En touchant, littéralement, à l’UGTT, Ennahdha, du moins sa base, a joué avec le feu. Chez les jeunesses d’Ennahdha, on le reconnaît même à demi-mot : « Aller dans l’antre de l’ennemi était une erreur ». Après la violente confrontation physique de mardi, le bras de fer a continué de manière plus subtile, mais non moins résolue, tout au long de la journée d’hier mercredi. Récit d’une journée sans doute déterminante pour la suite des évènements.

Tunis, la Place Mohamed Ali ne désemplit pas. Dans ce fief syndical, les rassemblements devenus quotidiens depuis le début de la semaine sont le signe d’un conflit qui s’installe dans la durée. La comparaison avec décembre 2010 devient de plus en plus fondée. 2 ans plus tôt, le 25 décembre 2010, le compte à rebours avait commencé lorsque la même place voyait la première réponse syndicale aux évènements de Sidi Bouzid.

Les premiers mois de l’hiver seraient-ils plus propices aux insurrections populaires ? Il y a lieu de le croire : cette fois, c’est de Siliana qu’est venue l’alerte. La situation y était explosive. Les chiffres des derniers sondages y étaient éloquents : 71% d’insatisfaits et uniquement 24% de satisfaits (contre 54% d'insatisfaits et 41% de satisfaits au niveau national). A chaque révolte son épicentre...

Mais c’est à Sfax, capitale économique, où l’Union Générale des Travailleurs Tunisiens est la plus puissante à l’échelle régionale, que le scénario pousse encore plus loin le mimétisme. Comme en 2011, les sfaxiens étaient plusieurs dizaines de milliers à défiler aujourd’hui, galvanisés par un discours du chef du bureau local de l’UGTT. Grève générale y est synonyme de rassemblement monstre. C’est ce que craint le plus le gouvernement.

Avec Sidi Bouzid et Gafsa, Sfax fait partie des gouvernorats où la grève générale a été décidée pour jeudi, en plus de la grève générale sur l’ensemble du territoire obtenue à l’arrachée hier soir, au terme d’une journée marathon.

Atmosphère électrique mercredi

L’Histoire retiendra que le 5 décembre fut le théâtre d’une guerre froide. Une bataille à distance, où les deux belligérants se sont observés, pesé leurs ripostes, avant de dégainer leurs armes respectives. A l’ordre du jour, la réponse à donner à l’agression sans précédent de mardi.

//Ghannouchi a provoqué la colère de l’UGTT en l’accusant d’être à l’origine des violences de mardi.Dès la matinée, une réunion de crise de la centrale syndicale se tient à quelques pas de son QG, hôtel al Hana International, où une petite foule de 200 personnes assure spontanément la protection des lieux dans l’attente des premières annonces. Très vite, elle est rejointe par des vagues de curieux et de partisans qui bravent le froid et la pluie des heures durant, en scandant des slogans anti gouvernement en alternance avec l’hymne national.

Les fuites sont manifestement distillées tout au long de la journée par des « leakeurs » qui écoutent à la porte de la salle de conférences. Alors que l’on s’attend en fin d’après-midi à des grèves générales limitées à quelques régions, coup de théâtre : la teneur jugée belliqueuse et provocatrice de la conférence de presse parallèle de Rached Ghannouchi a pour conséquence la prolongation de la réunion syndicale. Retardées, les décisions sont reconsidérées à l’aune des déclarations de l’homme fort d’Ennahdha.

Surenchère verbale

« Les locaux des organisations de la société civile susceptibles de contenir des armes doivent être fouillées par les autorités », déclare Ghannouchi, tout en ajoutant que « l’UGTT doit être une force de soutien à l’effort national de reconstruction, et non une force d’opposition ».

« Trop c’est trop », estiment les leaders syndicaux. Selon nos sources, ils attendaient des excuses ou un discours d’apaisement. Les voilà accusés d’être à l’origine des violences. Pis, alors que l’UGTT conditionnait le renoncement à la grève à une exigence d’un démantèlement des Ligues de protection de la révolution, le chef islamiste renverra dos à dos les LPR et l’UGTT, tout en affirmant que « ces Ligues sont un produit naturel de la révolution ».

//« Le leadership élu de l’UGTT, tout aussi légitime que le gouvernement, ne se laissera dicter la marche à suivre par aucune force », a affirmé Houcine Abassi.En quelques heures, la grève générale est alors décrétée. Ce sera le jeudi 13 décembre, sur la totalité du territoire. Explosion de joie à l’intérieur de la salle où Houcine Abassi, numéro 1 de l’UGTT, déclarera qu’ « aucun autre choix n’a été laissé à l’Union » et que « le leadership élu de l’UGTT, tout aussi légitime que le gouvernement, ne se laissera dicter la marche à suivre par aucune force ».

Aucun signe de détente n’est aujourd’hui à l’horizon. Comme au temps de l’ancien régime, une guerre des images et des intoxications est menée. Les pages officielles d’Ennahdha ont filmé ce matin jeudi à Sidi Bouzid et Sfax quelques petits commerçants et représentants de métiers libéraux au travail, pour orienter l’opinion vers un échec des appels à la grève. Pour beaucoup de cyber activistes, le 13 décembre peut être « le jour de la chute de l’actuel gouvernement ».

 

 


 

Seif Soudani

Article paru dans Le Courrier de l’Atlas


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