Des aiguilles sous leurs nez

fadwa-4De grâce ne tamponnez pas mon passeport, ai-je demandé. Ma requête avait sans doute l’air d’un ordre. C’est pourquoi l’officier de l’émigration m’a demandé sur un ton de défi : et pourquoi donc ? Puis très vite le reste des questions est venu. « Le motif de votre voyage ? », « Est-ce la première fois ? », « Vous êtes seule ? ». « Oui, ai-je répondu, je suis seule. » « Alors avec qui parliez-vous tout à l’heure ? »

Oui, bien sûr. Il y avait des caméras et des microphones partout. « Nous étions ensemble dans la file, alors nous avons parlé. » « Et où vous rendez-vous ? », «  Juste à Jérusalem ? » « Où descendez-vous ? » « A qui rendez-vous visite ? » « Comment s’appellent-ils ? » «  Leurs numéros de téléphone ? » « Répétez le numéro 456 ? » « Encore une fois. » «Remplissez ce formulaire ». « On viendra vous chercher. »

Je remplis le formulaire. Ignorant ses instructions, je reviens la voir : « voici, c’est terminé. » « Non, vous devez vous asseoir et patienter là. »

Je m’assois, je patiente.

Dix minutes plus tard. Un homme s’approche de moi. Il a les traits sérieux ; il essaie de paraître amical. « Quel est le motif de votre visite ? »  « Est-ce le premier voyage ? » « Seule ? » « Où habitez-vous ? » « A qui rendez-vous visite ? »

  • La maison de mon beau père.

« Oui, seule et vous allez chez votre beau-père ? » Je réfléchis : y a-t-il une loi qui interdit de se rendre chez son beau-père sans être accompagnée par le mari ou est-ce une sottise que d’entreprendre une telle visite ? « Donc, vous allez seule chez votre beau-père ». « Oui ». « Où est votre mari ? » « Bien. Attendez ici ».

J’attends.

Dix minutes plus tard. « Que faites-vous dans la vie ? » « Est-ce votre société ? » « Où habitez-vous ? » « Depuis quand ? » « Est-ce bien votre email ? » « Epelez l’adresse. » « Bien. Attendez ici. »

Dix minutes plus tard. Une fonctionnaire s’approche de moi. C’est elle qui organise la file des arrivants. Venez avec moi, ordonna-t-elle. – On m’a demandé d’attendre ici. –Non venez avec moi. – Peut-être qu’il va revenir et il ne va pas me retrouver ici. Elle a commencé à perdre ses nerfs. C’est mon travail et je sais ce que je fais. Venez avec moi. Je l’ai suivie. Elle m’a conduite dans une grande salle où il y avait de nombreuses chaises. Il y avait des personnes assises, d’autres debout. Ils étaient tendus et ils attendaient.

Attendez ici, demanda-t-elle.

J’attends.

Je sors la laine et les aiguilles de mon sac à main. Je me mets à faire du crochet. Je n’ai rien à cacher, mais je suis stressée. Le tricot m’aide à paraître insoucieuse et calme. Sûr que mes parents et mes proches commencent à s’inquiéter.

J’attends, je m’occupe à faire du crochet.

Dix minutes plus tard. L’homme revient vers moi. « Comment s’appelle votre mari ? ». « Connaissez-vous le nom de son père ? » « Quand est-ce qu’il est né ? ». – « son père ? ai-je demandé avec malice. » - « Non, non, votre mari. » « Est-ce qu’il vivait à Jérusalem ? » « Très bien, attendez ici. »

J’attends, je m’occupe à faire du crochet.

Dix. Vingt minutes.

« Fawdha ! 1» On dirait que c’est moi que l’officier du service d’émigration appelle. Oui, oui ai-je répondu. Fawdha c’est moi. Je me dirige vers la sortie. Je passe près d’un vieux Palestinien qui attend de terminer les formalités d’entrée. Je lui demande où se trouve la sortie. De l’index, il me désigna la sortie à près de deux mètres de lui en murmurant : Puisse Dieu vous protéger, ma fille. Puisse-t-il vous guider et vous assister.

Je franchis une barrière en plastique. Je suis arrivée. Voici Jérusalem. C’est une journée chaude et poussiéreuse. Il est six heures et demie de l’après-midi. Je balance mon sac derrière moi et donne libre cours à mes larmes.

 

 


 

Fadwa Qasem

Traduction de l’arabe par Jalel El Gharbi

 

1 Ainsi écorché, le nom signifie « anarchie »

 

 

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