Le dernier conteur de Damas

Le dernier conteur de DamasDamas. Arrivé à Bâb Touma (porte Saint-Thomas), tout près du quartier arménien, il faut s’engouffrer dans les ruelles enguirlandées de vigne vierge. Le soir, il y règne une paisible douceur. Près de la porte Est de l’impressionnante et tout aussi sérénissime mosquée omeyyade, se trouve, face au café d’Orient, le café al-Nawfara, paisible et pittoresque. On y vient le soir écouter le dernier hakawâtî de Damas: Rachid al-Hallaaq Abû Shâdî, la soixantaine, homme fort avenant et ayant un sens très raffiné de l’humour. Abû Shâdî arrive au café juste après la prière du soir, il est vêtu en damascène : pantalon bouffant et gilet brodé. Il trône sur un fauteuil adossé au mur tapissé de photos de présidents, d’illustrations de contes populaires (Baybars) et de poésie (‘Antar). Abû Shâdî prend le temps de bavarder avec les auditeurs qui attendent. C’est une foule de touristes européens et arabes et de damascènes. Puis, s’installant sur son fauteuil, il met son tarbouche, sort un livre relié et une épée nue. La salle s’apprêtait à écouter un épisode de la sîra (geste ou roman de chevalerie) de Baybars dont le mausolée est à un jet de pierre. Après la mort de Saladin (son mausolée est tout proche), le sultan mamelouk reprend la lutte contre les croisés qui soutenaient les Mongols, destructeurs entre autres villes de Bagdad. Le cadre historique de la sîra offre à Abû Shâdî des similitudes avec l’actualité au Moyen-Orient qu’il ne se contente pas d’exploiter. Abû Shâdî ne lit pas, il écrit une nouvelle page dans cette geste. L’épisode qu’il invente dit que voyant Beyrouth assiégé par les croisés, Baybars envoie de Damas son armée avec pour mission de soutenir la ville assiégée et surtout de délivrer aux croisés ce message: «Comment des chrétiens peuvent-ils s’attaquer à des pays où musulmans et chrétiens vivent ensemble et partagent le même sort?». Ce souci de «vivre ensemble» a comme expression chez le conteur les formules religieuses œcuméniques qu’il emploie et qui pourraient être celles d’un chrétien ou d’un musulman. Nous sommes dans un pays où islam et christianisme fraternisent.
Le passage inventé par Abû Shâdî, que je n’ai pas pu transcrire en entier, est émaillé d’envolées lyriques, de grande poésie. A la belle qui lui demande son nom, le héros répond par une tirade sur ses qualités chevaleresques insinuant par là qu’il est ce qu’il fait. Mais de telles tirades n’excluent pas l’humour. C’est ainsi que annonçant «voici ‘Antar», Abû Shâdî désigne son propre portrait accroché au mur derrière lui. Et la foule de rectifier suscitant un rire à peine contrôlé du conteur. L’intérêt des séances d’Abû Shâdî est également dans la théâtralité du spectacle: il a un costume, des accessoires, un canevas et sa «lecture» est expressive. Il met en scène son texte, frappant de l’épée ou la pointant à faire tressaillir l’Allemande qui est à côté de lui ou l’Anglaise qui lui fait face et qui cherche désespérément un interprète bénévole. L’art de Abû Shâdî est aussi dans la sollicitation de la salle. Ici, la scène et la salle sont confondues. Le public est prié de crier. Abû Shâdî traduit certains mots: «bonjour», «bonsoir» et surtout, comme un commentaire du conteur sur son improvisation «fantastic». Les commentaires fusent de partout. Le spectacle, comme dans le théâtre médiéval, ne se limite pas à la scène. Il règne une ambiance festive, une ambiance de partage qui signifie peut-être pour Abû Shâdî que la salle adhère à son message comme au moment où toute la salle crie à l’unisson: Allah! Fantastic!



Jalel El Gharbi

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