Sur les pas de Van Gogh à Auvers-sur-Oise

gogh_1Evoquant Auvers-sur-Oise, Vincent Van Gogh écrit dans une lettre à son frère Théo datée du 25 mai 1890 : « Il y a beaucoup de villas et habitations diverses modernes et bourgeoises très souriantes, ensoleillées et fleuries. Cela dans une campagne presque grasse, juste à ce moment-ci du développement d’une société nouvelle dans la vieille, n’a rien de désagréable ; il y a beaucoup de bien-être dans l’air. Un calme à la Puvis de Chavannes j’y vois ou y crois voir, pas d’usine, mais la belle verdure en abondance et en bon ordre. »

L’auteur de cette lettre est arrivé à Auvers-sur-Oise en île de France le 20 mai 1890. Le lendemain même de son arrivée, il écrit à son frère : « Auvers est beau… réellement, c’est gravement beau, c’est de la pleine campagne caractéristique et pittoresque ». Les peintres de l’école de Barbizon, Camille Corot et surtout Charles-François Daubigny y ont précédé Van Gogh. Quant à Paul Cézanne, il viendra « apprendre à peindre » à Auvers-sur-Oise. Ici, on n’est qu’à 30 Kms de Paris, au cœur d’un village pittoresque, au milieu de paysages baignés par l’Oise. Outre les considérations pittoresques, Van Gogh a d’autres raisons de s’enthousiasmer pour Auvers-sur-Oise : il trouve à l’auberge Ravoux une chambre sous les combles à 3,50 francs. C’est une chambre monacale d’un dépouillement tout cistercien, mais qui semble avoir favorisé l’inspiration du peintre puisqu’il peint sans relâche. Il y passe 70 jours, les plus prolifiques de sa vie, puisqu’il réalise plus de 70 toiles. Il est même à court de toile et doit descendre dans la cuisine pour dérober des serviettes sur lesquelles il peint faute de toile.

gogh_2Souffrant de crises d’angoisse dues sans doute à l’épuisement après des mois de travail intense et à la culpabilité que lui donne le sentiment d’être un fardeau pour son frère, il se tire une balle dans la poitrine le 26 juillet 1890. On le ramène dans sa chambre où il est soigné par le docteur Gachet – lui-même peintre à ses heures perdues. Van Gogh décède trois jours après. Dans son agonie, il est assisté par le jeune peintre allemand Anton Hirschig (1867-1939) qui occupe la chambre mitoyenne. Depuis, la « chambre du suicidé » n’a plus été relouée.

Me voici dans cette chambre numéro 5. Le silence y est épais comme une palette toute noire. Les murs ont la couleur de la misère des auberges d’antan. Une lucarne peine à éclairer la chambre. Un sommier vide. Une chaise vacante qui n’invite pas à s’asseoir. Rien. Et de ce rien resplendit une présence si évidente qu’on éprouve quasiment le besoin de s’excuser d’avoir encombré la chambre qui ne fait guère plus de sept mètres carrés.

L’auberge a été savamment restaurée. Une dame parmi les premiers visiteurs de l’auberge Ravoux restaurée demanda : mais comptez-vous restaurer cette auberge ? On ne pouvait pas rêver une meilleure preuve de l’excellence de la restauration. La dernière demeure du peintre est aujourd’hui bien plus qu’un lieu de pèlerinage artistique où l’on peut même se restaurer là où il est arrivé au peintre de s’attabler. Auvers-sur-Oise est un de ces moments de piété artistique qui montrent que l’art rend le monde habitable. Ici, on marche sur les traces d’une œuvre dont on comprend mieux la genèse, on voit les œuvres qui font pendant aux paysages.

A la librairie, je feuillette avec bonheur et envie la toute nouvelle édition1 des lettres du peintre. Une édition érudite assurée par l’Institut Huygens-Knaw de La Haye et vendue au prix de 400 euros.

 

//Lettre à Théo, septembre 1881, écrite depuis Etten

 

Dans les rues du village fleuri où s’épanouissent çà et là des absinthes (le musée de l’absinthe est tout près) on peut voir des éléments sortis des tableaux de Van Gogh : les rues, les maisons, l’église romane, le jardin du docteur Gachet, un pan du ciel, les champs et un cyprès. Tout vient de l’œuvre de Van Gogh. Le réel imite si bien le pictural. A travers ces rues fleuries (il y avait même une dame fleurie), je mesure combien l’œuvre de Van Gogh est fidèle au réel qu’elle a appréhendé.

 

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Les champs font penser au Nord d’où il venait et à quoi il devait penser. Une fois l’église dépassée, la rue monte et l’on se dirige, comme dans la vie, presque sans s’en apercevoir, vers le cimetière. Au pied du mur nord, deux tombes: Théo Van Gogh, le marchand de tableaux, et son frère Vincent qui n’aura vendu de son vivant qu’un seul tableau.

Terminons sur ce rêve qu’entretiennent ceux qui font revivre cette auberge: faire de la chambre numéro 5 le plus petit musée du monde en y recevant un tableau du maître.

 

 

 

1 Vincent Van Gogh : Les Lettres. Edition critique complète illustrée. Coffret six volumes. Sous la direction de Leo Janson, Hans Luijten, Nienke Bakker. Cet ouvrage a été publié aux éditions Actes Sud

 


 

Jalel El Gharbi

14/09/2012

 

 

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