Le périple des indignés d’Armada Bizerta

raptu_1«C’était vraiment exceptionnel… un moment fort en émotion. Il s’agit bien du meilleur concert de ma vie. Ils étaient des milliers à ne pas comprendre nos paroles mais à suivre le rythme, à partager le même feeling. Nous nous sommes interconnecté sans aucun soucis» nous confie Malek Khemiri alias Malex de l’Armada Bizerta au sujet du concert de son groupe, le 01 mai 2012, au Forte Prenestino à Rome.

Il est aujourd’hui, mercredi 06 juin, dans les coulisses en train de se préparer pour monter sur une scène en forme de ring au Palais d’El Abdelleya à la Marsa, banlieue nord de Tunis. C’est la première performance d’Armada Bizerta après une tournée européenne ponctuée par des concerts à Rome, en Bologne, à Mantoue mais aussi à Marseille, Montpellier et à Paris.

 

Les temps changent…

Quand les médias internationaux le contactaient début janvier 2011, Malex avait intérêt à changer de ligne téléphonique et à se débarrasser des policiers qui étaient à ses trousses avant d’engager la conversation. Ce temps est révolu. Désormais, il passe à la télé et à la radio en Tunisie. 1 an et demi après la révolution tunisienne, voilà qu’il sillonne les scènes européennes. La donne a changé pour le quatuor originaire de Bizerte, ville méditerranéenne du nord de la Tunisie. Ahmed Galaï, rappeur et beatmaker du groupe, reconnait «l’élan de liberté d’expression gagné en Tunisie depuis la chute de la dictature». Mais il redoute une «régression». Le jeune étudiant en finance explique : «Il y a une sorte de pression sociopolitique cherchant à mettre des obstacles aux artistes et réduire leur espace de création». Cet artiste de 24 ans regrette la montée du conservatisme menaçant les libertés individuelles dans son pays. Avec ses camarades d’Armada Bizerta, il descend en flammes la vague obscurantiste dans, I Say no, morceau sorti en janvier 2012. «Quand je suis dans la rue, j’ai un sentiment d’insécurité, de méfiance permanente. Quand je me ballade avec ma copine, j’ai désormais droit à des regards inhabituels» raconte Ahmed. La société tunisienne change. Et ces rappeurs sont toujours aussi révoltés que sous la dictature.

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Toujours «contre le système»

Dans Sound Of Da Police, titre sorti en juillet 2011, le combo dénonce l’impunité de la police dans une adaptation du cultissime morceau éponyme de KRS One, figure emblématique du rap américain. «La brutalité policière continue à causer des victimes. Quand il s’agit d’une manif, tout le monde en parle. Mais ce qui se passe dans les quartiers ne fait pas la une des journaux. Nous, nous en parlons» relève Campos, rappeur membre de cette armada musicale et commerçant de fripes. Attaché à la vieille école de la culture hip hop, les membres d’Armada Bizerta se présentent comme des adeptes du «rap conscient». «Nous tenons à rester toujours contestataires. C’est normal qu’on soit contre le système. Tant qu’il y a des problèmes, on en parlera. Et il y en aura toujours» lance Ahmed. Fondé en 2006, Armada Bizerta a annoncé la couleur dès son premier morceau intitulé Révolution, extrait de La Phrase d’Attaque, premier album sorti dans la clandestinité en 2009. «Je branchais des haut-parleurs devant ma friperie et je mettais la musique d’Armada Bizerta, se souvient Campos. Il y avait un agent de la Sûreté de l’Etat qui m’intimidait en disant à mes proches qu’il vaut mieux que je garde ma musique pour moi-même».

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Ambassadeurs de l’underground

Le dernier opus d’Armada Bizerta, La Culture de la Résistance, est sorti en téléchargement libre sur le net en janvier 2012. Le groupe garde toujours des souvenirs des moments forts de la révolution. «Nous étions au café du quartier quand Lak3y, un rappeur qui faisait partie de notre collectif Sound Of Freedom est venue nous raconter que des agents de la Sûreté de l’Etat sont venus l’intimider à notre studio» se rappelle Ahmed. Campos poursuit : «J’ai dit aux autres membres de l’Armada que soit on se fait tous embarquer soit on reste tous ici». Le soir du 13 janvier 2011, la veille de la fuite du président Ben Ali, les rappeurs se sont réunis au studio pour riposter en musique. Ahmed nous en parle : «On était en train d’enregistrer Touche pas à ma Tunisie alors que les tirs des flics retentissaient dans la rue. Il nous arrivait même d’interrompre l’enregistrement pour aller rejoindre les émeutiers dans leurs affrontements avec la police».

 

«Tout ça, c’est du passé. Maintenant, nous travaillons sur un nouvel album. Beaucoup nous disent que nous commençons à nous forger une identité particulière, même certains artistes français que nous avons rencontrés ici» déclare Ahmed. Les membres Armada Bizerta ont croisé, dans chacune des trois villes françaises visités, des artistes hip hop locaux à l’instar de Dj Tal et le rappeur Koma du collectif parisien Scred Connexion, Dj Djel et Kalash l’Afro à Marseille ou encore Roya Killa à Montpellier. «Nous cherchons à développer l’identité sonore du groupe et varier les sujets de nos morceaux, ambitionne le jeune artiste. Nous tenons à faire de notre musique une sorte d’intermédiaire entre les adeptes de la culture underground et le large public tunisien».

 


 

Thameur Mekki

01/07/2012

 

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