Maroc, l’homosexualité n’est plus un tabou


l y a un an, la censure du Dernier combat du capitain Ni’mat(1), roman du marocain Mohamed Laftah (1946-2008) suscitait un tollé dans les milieux culturels. L’interdiction d’importer cette œuvre de Mohamed Laftah s’explique par le thème dont il traite. Il s’agit de l’histoire d’un ancien capitaine de l’armée de l’air égyptienne qui découvre ses penchants homosexuels et fait l’amour avec son valet nubien. Le roman a connu un accueil paradoxal: interdit sur le territoire marocain, il a cependant obtenu le prix littéraire de la Mamounia.

Ces dernières années, le thème de l’homosexualité commence à être abordé par les médias marocains. Désormais, ce n’est plus un tabou. Cette question, fréquente dans de nombreuses œuvres qui en ont traité avec audace, est passée du roman au cinéma, jusqu’à la danse, et maintenant, elle est présente dans le débat public. La censure du roman de Laftah a mobilisé les intellectuels marocains qui ont exigé la levée de l’interdit frappant son œuvre.

Présente, depuis longtemps
On ne compte pas les œuvres littéraires ou cinématographiques évoquant l’homosexualité ou l’androgynie. Mohamed Choukri est l’un des premiers à avoir évoqué la question dans son œuvre romanesque et son chef-d’œuvre Le Pain nu(2) qui est resté interdit pendant des années au Maroc. Pourtant cette œuvre largement traduite partout dans le monde conférait à son auteur une grande renommée. Aujourd’hui, le roman se vend dans toutes les librairies sans aucun problème.

C’est donc l’attitude des autorités culturelles au Maroc qui est en question. Il semble en effet qu’il n’y ait aucun critère fixe pour décider si un livre doit être censuré ou non. Les Marocains vivent pleinement cette ambiguïté qui fait que l’homosexualité est tantôt tolérée, tantôt interdite.
Bien que l’homosexualité y reste un thème sensible, le Maroc fait partie des rares pays qui ont traité avec une certaine tolérance les écrivains et les artistes homosexuels. C’est pourquoi de nombreux auteurs occidentaux y ont trouvé refuge. Alors que les Pays d’Europe occidentale les traquaient à cause de leur différence, les homosexuels ont trouvé asile au Maroc. Jean Genet, dont le Maroc est devenu la seconde patrie, est enterré à Larache au nord du Maroc. Quant à Juan Goytisolo, l’écrivain espagnol ayant fui la dictature franquiste, il est devenu citoyen de Marrakech. Hichem Fehmi, poète et journaliste, le confirme : « Le Maroc a accueilli cette littérature. L’écrivain français Jean Genet repose au cimetière de Larache. Des écrivains américains dont Paul Bowles ont résidé à Tanger. Quant au célèbre Juan Goytisolo, c’est le marrakechi par excellence. » Ce dernier vit au Maroc depuis des décennies. Il a longuement milité pour que la fameuse place Jamaâ El Fna ait une renommée internationale et qu’elle soit reconnue patrimoine culturel universel par l’Unesco.
De nombreux auteurs marocains, surtout d’expression française, ont traité de l’homosexualité. Tahar Ben Jelloun, par exemple, évoque dans L’Enfant de sable(3) (1985) l’histoire d’une fille contrainte par ses parents à être un garçon. Il s’agit d’Ahmed, né de sexe féminin dans une famille de sept filles et dont le père décide qu’il sera un garçon, élevé en conséquence. C’est le roman d’une androgynie forcée qui entreprend la déconstruction de la société marocaine, la critique d’une société phallocrate et celle de cette vie équivoque à la limite de l’androgynie.

Abdellah TaïaLoin du cadre
Ces dix dernières années, une nouvelle forme d’écriture gay a vu le jour, surtout après que Abdellah Taïa (né en 1973), écrivain marocain d’expression française, a évoqué à visage découvert dans des textes d’inspiration autobiographique son enfance et son expérience homosexuelle dans les quartiers populaires de Salé.

Un autre écrivain a décidé de revendiquer son homosexualité. Il s’agit de Rachid O qui, par ailleurs, a préféré l’anonymat du pseudonyme. Dans de nombreuses interviews, il a expliqué son choix par le désir de ne pas embarrasser sa famille. Hichem Fehmi écrit à propos de ces écrivains : « On peut ne pas être d’accord sur la qualité de leurs œuvres littéraires, mais ils ont eu le mérite de revendiquer leur homosexualité dans leurs écrits et dans la vie. Ce que les auteurs arabophones, Mohamed Choukri compris, n’ont pas pu faire. »
Taïa, auteur de nombreux romans dont le dernier est Le Jour du roi(4), a remporté le prix de Flore en 2010. Outre ses romans Le Rouge du tarbouche(5), Une mélancolie arabe(6), on lui doit un autre titre Lettres à un jeune Marocain(7). Il est le premier écrivain marocain à avoir clamé ouvertement son homosexualité et ce en 2007 dans un entretien publié par la revue TelQuel(8). Ce jeune écrivain est également impliqué dans le débat public que connaît le pays ; il participe souvent à des colloques et publie des articles traitant des questions de société.
Rappelons également le film de Nabil Ayouch « Une Minute de soleil en moins » (2002) qui a soulevé un tollé à cause de la question de l’homosexualité qu’il évoque et qui lui a valu d’être censuré. Des islamistes actifs dans certains partis et d’autres d’obédience salafiste s’en sont pris au film et ont obtenu que sa version originale soit censurée. La journaliste Sanaa el-Aji soutient que « l’apparition de l’homosexualité dans le cinéma ou dans la littérature est la conséquence naturelle des mutations que connaît la société marocaine ces dernières années.

NourL’homosexualité n’étant plus un tabou, elle est débattue sur la scène publique et peut désormais faire son entrée dans l’expression artistique. » L’évocation de l’homosexualité dans les médias demeure toutefois une question épineuse, soumise à la censure la plus rigoureuse. Une sitcom, qui devait passer sur la chaîne marocaine il y a quelques années, à l’occasion du mois de ramadhan, a été censurée parce qu’on y voit un homme se présentant comme une femme afin d’obtenir le travail auquel il postulait. La production télévisée exclut radicalement cette composante sociale et ne la présente que rarement et de manière caricaturale.

Rares sont les œuvres cinématographiques ayant montré des homosexuels. Par contre, la danseuse Nour, qui fait de la danse orientale, a pu trouver une place particulière dans la presse marocaine. Nour, la transsexuelle, est idolâtrée par le public et par la presse de la jet set. Elle donne souvent des interviews où elle évoque son expérience. Elle a pu par ailleurs présenter divers galas dans de nombreuses villes du Maroc et ailleurs.

 

 


 

 

 

Mohamed El Khadiri
Traduction de l’arabe en français de Jalel El Gharbi
22/05/2012


1) - Editions de la Différence, Paris 2011.
2) - Editions du Seuil, Paris 1997.
3) - Collection Points. Seuil. 1985.
4) - Seuil, 2010.
5) - Séguier, 2004.
6) - Seuil, 2008.
7) - Seuil, 2009.
8) - En 2007, il a fait la couverture de TelQuel sous le titre: «Homosexuel, envers et contre tous».

 

 

 

 

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