Mémoires et blancheurs des casbah

trois_1Les trois Médinas, Tunis, Alger, Fès de Alexandre Orloff et Salah Stétié


Les trois Médinas, beau livre du photographe Alexandre Orloff et du poète Salah Stétié, est un voyage à travers les trois Casbah de l'Afrique du Nord, Tunis, Alger et Fès, qui sont des lieux de mémoire et de richesses culturelles indéniables. Il ne faut pas confondre Alexandre Orloff, le photographe américain, auteur du Voyage au cœur des empires, avec le peintre russe (1899-1979) au prénom et patronyme identiques. L'ancien diplomate et poète libanais, Salah Stétié, signe ici, après l'ouvrage Kyoto, sa seconde collaboration avec Alexandre Orloff. Les images nous emmènent trois décennies en arrière, période où le photographe a réalisé son projet, dans le cadre d'un reportage sous les auspices de l'Unesco, pour la sauvegarde de ce patrimoine maghrébin et mondial.

Les prises explorent, puis fixent différents univers. Elles sont orientées par des vues panoramiques, parfois en double pages, sur l'éclat de la bancheur des casbah par jours ensoleillés. Elles suivent les sentiers de ces villes labyrinthes, dans leurs clair-obscurs, car même en pleine  journée, les murs jettent toujours leurs ombres. Ces venelles, qu'occupent souvent les enfants, donnent l'impression d'éliminer la frontière entre l’extérieur et l’intérieur des bâtisses. Le photographe aime aussi capter les seuils des maisons. Les photos immortalisent également les endroits les plus emblématiques de ces cités, les anciens palais qui sont la preuve d'une civilisation urbaine, les mosquées dans leurs silences, les terrasses décorées par le linge étendu, les cours où coule l'eau des fontaines, les coupoles avec leurs bosses auxquelles le regard ne peut échapper. Le photographe focalise parfois l'objectif de l'appareil sur le détail d'un toit, la serrure d'une porte ou une mosaïque sublime de beauté.

Mais les murs et les objets n'ont point d'éclat sans la présence humaine des habitants, qui leur donnent un nouveau visage chaque jour : les habits des femmes et des enfants, les objets et les lumières, les atmosphères et leurs secrets... Reflets de mémoires plurielles, ces casbah, blanches à l'extérieur mais grouillantes de couleurs à l'intérieur, ont résisté au temps. Pourtant, elles portent, sur les murs et les visages, les cicatrices du passé. Le photographe a fixé par ces portraits les habitants de ces lieux, mais aussi des scènes de la quotidienneté et des moments de fêtes. Les « vacarmes » des marchés, agencements d'étals et de personnes dans l'étroitesse de l'espace, sont incontournables pour l'œil du photographe, même s'ils sont un cliché intégré dans l'imaginaire occidental. La promiscuité des casbah est une philosophie architecturale, un esprit défensif, qui a finalement participé aussi à la résistance au temps.

« Ces trois-villes ont, chacune, son caractère, son individualité évidente, sa singularité hautement protégée à travers rencontres, interpénétrations, osmoses. Car toutes les trois sont des villes-carrefours » conclue le poète Salah Stétié qui, tout au long du texte qui a accompagné les images, a essayé de retracer l'histoire, la situation, la beauté et les évolutions de ces cités. Les changements qu'ont connus depuis les trois casbah vont malheureusement vers une dégradation de ce patrimoine universel. Les médinas actuelles, mot qui d'ailleurs signifie ville en arabe, bien qu'elles restent hermétiques et comme un rempart auquel ne peuvent accéder ni voitures ni machines, sont encerclées par la ville moderne qui ne cesse de grandir dans l'anarchie, avec ses bras destructeurs, les précipitant un peu plus dans l'oubli.


 

Mohammed Yefsah
02/05/2012

Alexandre Orloff et Salah Stétié
Les trois Médinas, Tunis, Alger, Fès
Éditions Actes Sud, Coll. Beaux livres,
Septembre 2011. 300 Pages. 69 €

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