Jeunes écrivains algériens. Les Indignés de la plume

On les appelle encore dans les colloques dédiés à la littérature, les écrivains en herbe ou la nouvelle génération. Relégués à la rubrique «découverte» des cénacles littéraires, ils peinent à s’imposer aux côtés des figures tutélaires de Kateb Yacine, Mohamed Dib, ou encore de celle plus récente et commerciale de Yasmina Khadra. Mais ont-ils vraiment envie de côtoyer ces monuments ?
 
Mustapha Benfodil, Adléne Meddi, Kaouthar Adimi, Salem Zenia, Chawki Amari, ou Hajar Bali et bien d’autres ne portent pas en eux des ambitions de panthéon, ils sont mus par un furieux besoin de raconter leur pays tel qu’ils le vivent sans concession, ni aux standards scripturaires ni aux tabous sociaux.

// Kaouthar Adimi
Les «académiciens» algériens déroutés par cette intrusion de l’Algérie réelle dans les belles lettres s’efforcent de les maintenir dans l’enclos des auteurs amateurs convaincus qu’ils ne pourront pas enfanter d’une littérature «majeure». Le reproche récurrent vise la faiblesse stylistique et les libertés prises avec les techniques de la narration. La critique n’est pas nouvelle. Elle avait déjà accablé la littérature dite «de l’urgence» qui avait marqué la période de la guerre civile des années 1990.



// Hajar Bali
 
 
Le professeur Saadouni, chercheur algérien en littérature arabe, indiquait récemment à l’agence de presse publique que « pas moins de 300 romans algériens écrits dans «l'urgence» ont été dénombrés durant cette période, pour répondre à la loi de l'offre et de la demande. «Ces œuvres sont loin de répondre aux conditions techniques d'écriture ; en témoignent le nombre de romans ressemblant à des écrits journalistiques, du fait que des journalistes ont fait incursion dans ce domaine.» Ces témoignages sur les massacres et la violence, s’ils avaient le mérite du témoignage, avaient, il est vrai, passé à la trappe les règles de l’art d’écrire.

// Chawki Amari
Les nouvelles productions n’appartiennent pas à cette catégorie de récits bruts et parfois mélodramatiques quoi qu’en pensent universitaires et critiques. Leur langue est puissante, riche de métaphores, d’allégories et autres « ruses » pour entrainer le lecteur dans des mondes vivants, drôles et, disons-le, émouvants. Leurs personnages sont dérangeants, complexes et profondément algériens. La littérature a toujours été inspirée par l’histoire, tragique, du pays et les jeunes auteurs n’échappent pas à la blessure du colonialisme même s’ils n’étaient pas encore nés à l’indépendance.


// Mustapha Benfodil
Des allers-retours entre ce passé colonial et le présent porteur de l’aspiration démocratique comme dans la dernière œuvre de Mustapha Benfodil «Les borgnes ou le colonialisme intérieur brut», des connexions entre le mouvement de libération nationale et le pouvoir politique actuel avouent l’appartenance de ces écrivains aux « indignés » d’aujourd’hui. Humour noir, gouaille populaire donnent toute sa fraicheur à cette nouvelle littérature.
Dans “Des ballerines de Papicha” (lolita en langage algérois) publié en 2010 aux éditions algériennes Barzakh, Kaouther Adimi, 25 ans, raconte avec une sensibilité qui a ému critiques littéraires nationaux et étrangers, la vie de différentes générations d’une famille modeste d’Alger face aux vicissitudes du quotidien.

// Salem Zenia
Tournant le dos à l’hagiographie de la révolution, aux bons sentiments, ils écrivent sur les libertés étouffées, sur le désespoir des jeunes et sur l’amour. Mordus de bandes dessinées, d’Internet et de cinéma ces jeunes femmes et hommes ont grandi dans la violence, la corruption, l’absence de bibliothèques et de théâtres et en cela ils ressemblent à leurs lecteurs.
 
En arabe, en tamazight comme Salem Zenia (lauréat du prix le Pen catalan 2011) ou en français accommodé aux langues locales, ces écrivains, qui ne sont plus en herbe, tissent les trames de la littérature algérienne de demain.



 

 
Ghania Khelifi
16/01/2012

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