L’immolation par le feu, par-delà le bien et le mal

L’immolation par le feu, par-delà le bien et le mal
La famille de Mohamed Bouazizi se recueille sur sa tombe le 19 janvier 2011


En moins d’une semaine, trois Tunisiens se sont immolés par le feu. Un an après Bouazizi, la vague autodestructrice est loin d’être apaisée. Les Tunisiens, qui savaient que Mohamed Bouazizi n’était pas le premier, voulaient qu’il fût le dernier à s’auto-immoler. L’acte de Bouazizi n’était donc pas sans précédent. Il n’est surtout pas reproductible, car les conditions qui ont fait le cataclysme que fut le suicide de Bouazizi sont difficiles à réunir. Facebook et les médias alternatifs ont profondément touché les Tunisiens en présentant ce jeune homme de 26 diplômé du supérieur (il ne l’était pas) giflé par une agent municipale Fayda Hamdi (en vérité il n’a pas été giflé et il lui aurait tenu des propos misogynes). Moyennant quelques retouches, la Tunisie avait son martyr qui allait détrôner Mr Ben Ali et enclencher le processus que l’on sait. Répétons que Bouazizi n’était le premier à se donner la mort de la sorte. Il y a eu avant lui Abdessalem Trimech auto-immolé le 3 mars 2010 à Monastir et avant lui, le 20 novembre 2010, Chems Eddine Hani de Metlaoui à Sidi Bouzid même. Dans une culture où le geste sacrificiel n’est connu que sous la forme festive de l’Aïd, commémorant le sacrifice d’Abraham, l’acte étonne d’autant plus que la jurisprudence musulmane n’établit pas de différence entre meurtre et suicide. Pourtant, à une ou deux exceptions près, aucun homme de religion n’a pu condamner le suicide de Bouazizi, cela étonne car le texte coranique est formel, nul n’a le droit d’attenter à la vie. Il y a dans l’acte de Bouazizi quelque chose qui met à mal l’institution religieuse.

 

L’immolation par le feu, par-delà le bien et le mal
Bouazizi est considéré comme un martyr

Bouazizi est considéré comme un martyr, ce qui n’a pas manqué de susciter quelques émules. C’est ainsi qu’un jeune tunisien s’est immolé peu après minuit le soir du 31 décembre pour entrer dans l’Histoire. C’est dire qu’à trop faire l’éloge d’un martyr on finit par en faire de nouveaux. Penchons-nous sur l’acte lui-même. Comment l’interpréter ? La principale raison de l’immolation est le chômage, la précarité. A notre connaissance, c’est toujours un homme qui le commet et s’en fait la victime, aucune femme n’a attenté à sa vie de cette manière. Cela ne signifie pas pour autant que l’immolation par le feu est un acte de nature masculine, mais plutôt qu’au fond, nous sommes dans une société qui considère que travailler est moins impérieux pour une femme que pour un homme. Dans ce contexte, travailler n’étant vital que pour un homme, on ne voit pas pourquoi une femme qui ne travaillerait pas se suiciderait. L’immolation par le feu prend sa signification dans les conditions qui accompagnent sa mise à exécution : elle se fait en public, en plein jour, de préférence devant un symbole du pouvoir, par exemple le siège du Gouvernorat (Préfecture) pour Bouazizi.

 

 

L’immolation par le feu, par-delà le bien et le mal
Immolation à Gafsa


Le 5 décembre 2012, trois ministres étaient en déplacement à Gafsa, ce père de famille avec trois enfants à charge ne rate pas l’occasion de s’immoler sous le regard effaré de la foule. S’immoler par le feu, n’est pas un acte désespéré, car par définition l’acte désespéré ne vise rien. Il ne cherche surtout pas à attirer l’attention sur une situation comme on a pu le dire. En l’occurrence, le suicide consiste à se châtier soi-même, à châtier le pouvoir en lui infligeant ce spectacle extrême. L’immolation par le feu échappe à toute condamnation, parce que le crime qu’elle constitue est en même temps son propre châtiment. L’auto-immolation est le fait d’une personne qui croit fermement que le suicide est un péché puni par l’enfer, châtiment que le suicidé assume, sur lequel il anticipe. Ce faisant, il s’acquitte de sa peine et mérite le titre de martyr et échappe de la sorte à toute condamnation ici-bas et dans l’au-delà. Mais l’acte ne tire sa force que de son caractère horrible. Il horrifie parce que celui qui le commet convoque l’enfer sur terre. C’est pour cela qu’il se situe par delà le bien et le mal.
Au moment où j’écris ces lignes, j’apprends que Chokri Zehani (45 ans) vient d’être admis au désormais célébrissime hôpital de grands brûlés de Ben Arous après s’être immolé par le feu à Seliana. Je reprends mon texte: « En moins d’une semaine quatre Tunisiens… »
Vous aurez du mal à me croire, mais il semble qu’un autre Tunisien vienne de s’immoler à Bizerte.

 

 


 

Jalel El Gharbi
07/01/2012

 

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