Tunisie post-élections: Recours à la démocratie

Tunisie post-élections: Recours à la démocratie
M. Mohamed Hachmi Hamdi, Chef du parti Pétition populaire

 

La nuit du 27 octobre a été longue pour les habitants de Sidi Bouzid, berceau de la révolution tunisienne. La liste «Al Aridha Echaabia » (Pétition populaire…) pour laquelle ils avaient voté en masse cinq jours avant, venait d’être sanctionnée par l’Instance supérieure indépendante pour les élections (ISIE). Motifs: la liste soutenue par un homme d’affaires, a bénéficié d’une publicité illégale et d’un soutien de l’ancien parti dissous, le Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD).

Fous de rage, des milliers de personnes envahissaient le centre ville avant d’incendier des biens communaux. «C’est du mépris qu’on avait ressentis».
Les Bouzidiens que l’on surnomme les «héros de la révolution», ne pouvaient « imaginer que la loi était au-dessus de toute considération, au-dessus de leur choix… ». Kaouther khlifi, agent en communication et originaire de la ville poursuit: «Ce n’était pas la démocratie qu’on leur avait promis…».
Pendant dix mois, les Tunisiens ont vécu au rythme des promesses de cette inconnue qu’ils avaient appelée de tous leurs voeux pendant des décennies: la démocratie. Le scrutin du 23 octobre, premier test démocratique de l’histoire de ce pays en portait toutes les garanties. Et ce n’est pas faux: les
observateurs nationaux et internationaux soutiennent que le processus électoral s’est déroulé dans des conditions dignes d’un pays démocratique.
L'Observatoire de la Ligue Tunisienne des Droits de l’Homme estime dans un rapport, que les élections de l'Assemblée nationale constituante se sont
déroulées «conformément à la loi et aux standards internationaux».

Deux poids, deux mesures
De la logistique aux unités de l’armée, en passant par les centaines d’observateurs bénévoles et les milliers d’urnes opalescentes importées…: tout un dispositif a été mis en place pour réussir les premières élections libre et démocratique en Tunisie. La mobilisation a été le mot d’ordre d’un processus électoral qui devait servir de laboratoire pour les autres peuples du Printemps arabe. Il fallait aussi et, peut être avant tout, rassurer une population en quête de sécurité. Pari gagné : l’affluence massive des citoyens le jour du vote (près de 90 %) n’en laisse aucun doute. De l’aveu même du président de l’ISIE , M Kamel Jendoubi: «l’engouement des Tunisiens pour ce premier scrutin a dépassé toutes nos prévisions». Mais qu’en est-il de l’exercice démocratique?
Tunisie post-élections: Recours à la démocratie«C’est le peuple qui va décider de l’avenir de la démocratie. Nous entamons à peine le jeu démocratique que déjà les cris s’élèvent pour dénoncer le
choix des urnes, que des femmes sont harcelées dans la rue, que toutes les données objectives d’un vrai processus populaire et égalitaire tombent à
l’eau…», affirme Sonia Attar, journaliste à la radio Internationale, au lendemain de la proclamation des résultats définitifs et qui donnent le parti
Ennahdha largement favori à l’Assemblée constituante.

Alors même que l’opération de dépouillement se poursuivait, des dizaines de personnes se rassemblaient du matin au soir devant le palais des
congrès -où se déroulaient les travaux de l’ISIE-, pour dénoncer les dépassements enregistrés par les réseaux d’observations le jour du vote. Ces
dépassements ont été également constatés par de simples citoyens et relayés par les médias et le réseau social Facebook. «Des infractions
commises par le parti Ennahdha sont passées sous silence, c’est inadmissible…», déplore Ghazi, étudiant. Du haut de ses 23 ans, Ghazi rappelle que «le peuple s’est soulevé pour que chaque citoyen soit traité sur un même pied d’égalité…»L’étudiant condamne la politique du «deux poids, deux mesures»: «La liste populaire a été sanctionnée, c’est une mesure juste mais d’autres partis devraient l’être aussi», poursuit-il en affirmant être «un défenseur farouche des libertés et de la démocratie».
Des dépassements, des abus, des irrégularités, «il y en a eu tout le long du scrutin et lors du dépouillement des bulletins de vote», confirme l’Association tunisienne pour l’intégrité et la démocratie des élections (Atide). Accréditée par l’ISIE pour observer le déroulement de l’opération
électorale, l’Atide a démontré dans un rapport préliminaire qu’environ 6 mille infractions ont été commises dans les centres et les bureaux de vote. Des
urnes ont été déplacées, d’autres ont été mal scellées, des bureaux de vote sont restés sans surveillance aussi bien en Tunisie qu’à l’étranger…
Le Réseau Mourakiboun (observateurs) qui, a mobilisé près de quatre mille observateurs, à travers presque toutes les circonscriptions, a pour sa part,
révélé «de nombreux cas d’influence exercée par les candidats ou les
membres des bureaux de vote sur les électeurs».
La mission d’observation électorale de l’Union européenne, (jamais dépêchée auparavant selon la chef adjointe des observateurs européens Mme Maria Espinosa) a aussi enregistré des dépassements en rapport avec le déroulement du scrutin. La mission européenne va d’ailleurs se poursuivre tout au long de la phase post-électorale. Enfin, l’observatoire national des élections de la constituante en dressant ses premières conclusions juge que les élections ont été «libres, démocratique et relativement intègres».
Tunisie post-élections: Recours à la démocratie

De mauvais augure?
«La démocratie, je n’y crois rien!», martèle Sonia Yacoubi, assistante médicale qui a voté pour un parti dont le programme est inspiré des valeurs
démocratiques. Se basant sur les vidéos qu’elle a visionnées sur Facebook et les déclarations qu’elle a entendues sur la chaîne de tv nationale, elle
lance, catégorique : « Si des gens ont triché, c’est que le scrutin est un échec». Tout en reconnaissant que le vote s’est déroulé dans de très bonnes
conditions, elle souligne toutefois que la démocratie ne rime pas avec falsification. «La démocratie, c’est aussi l’honnêteté».
Les témoignages sur les prêches dans les mosquées qui appellent à voter pour un parti, les déclarations sur ces électeurs qui ont signé à la place de
vieillards dans l’isoloir, les enregistrements vidéos qui montrent des SMS envoyés et chargés d’instructions pour le vote, le non respect du silence électoral et… le financement illégal dont on soupçonne certains partis…: autant de preuves qui restent à vérifier mais qui laissent
sceptiques ceux qui s’impatientent de la naissance d’un Etat démocratique.
«Nous devons changer de mentalité et apprendre les règles de la démocratie », renchérit Slim, 38 ans, qui vote pour la première et qui ne cache pas sa
déception « Il faut punir de tels agissements sinon pourquoi se rendre aux urnes la prochaine prochain?!».
Le tribunal administratif, l’unique instance chargée de l’examen des plaintes se penche actuellement sur la vingtaine de recours déposée auprès de son
assemblée plénière. Toute violation par une liste candidate des dispositions de l’article 70 du décret-loi électoral est considérée comme un crime
électoral. La pétition populaire ne serait donc que la première condamnée sur la liste des « incriminés » qui pourrait encore s’allonger. D’ailleurs les
résultats du scrutin sont encore non définitifs en attendant la décision de justice. Et, cette question qui s’impose : ces dépassements et les décisions
judiciaires qui s’en suivront seront-ils de mauvais augure pour une démocratie en gestation : « Non », répond Hédia Baraket, communicatrice «Il me semble, dit-elle, que, quelque soit l’ampleur des irrégularités, les tendances restent les tendances : tout ce que les sondages avaient prévu et tout ce
que les tunisiens savaient déjà … Ce que la fraude aurait donné, c’est dans les écarts et dans les proportions entre les partis et les candidats…». La
communicatrice se réjouit en revanche de ce débat «contradictoire» qui offre l’occasion au tunisien de s’exprimer : « les propos sur les fraudes
s’inscrivent dans l’esprit même de la démocratie. C’est un recours spontané vers l’apprentissage démocratique. …La démocratie, finit-elle par admettre,
ne se décrète pas».

 


Sarah Rajhi
Novembre 2011

 

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