Profil d’une nouvelle arme

Profil d’une nouvelle arme
©babelmed

 

«Facebook est le seul espace où l’on peut donner de la voix en restant chez soi». Feyza R, enseignante dans un collège, est convaincue que le réseau social aura «le dernier mot » le 23 octobre.
En attendant le verdict du scrutin, Feyza rejoint l’univers virtuel des facebookeurs presque tous les soirs. Elle retrouve ses amis, les amis de ses amis, et même plus si « affinités ». Et, heureux celui qui a le plus de contacts : « Plus la liste d’amis est longue, dit-elle,  plus le combat est passionnant ».

«Saboteur, et après ! »
La bataille électorale bat son plein sur le réseau social. Des milliers de facebookeurs aux profils différents envahissent le réseau à chaque instant. Ils confirment ou infirment la masse d’informations qui défilent à chaque instant, ils défendent leurs partis favoris et tentent de réagir à temps. « Une vidéo de quelques secondes peut miner la carrière politique d’un parti …Nous restons attentifs», affirme Jalel, militant dans l’un de ces partis qui a le vent en poupe ces temps-ci.
Des attaques, des contre attaques, des commentaires par centaines et des « j’aime » par milliers : sur un mur, on exhibe fièrement ses choix politiques, on commente les dernières nouvelles, on partage des liens ( photos et vidéos) et on s’en donne à cœur à joie de publier en toute impunité des rumeurs et des ragoûts sur les prétendants à la Constituante. C’est désormais une évidence : Facebook, qui a semé le vent de la révolution, récolte aujourd’hui la tempête de la campagne électorale.
Les esprits s’échauffent et l’arme est redoutable.  Slaheddine Dridi, communicateur et enseignant à l’Institut de presse et des sciences de l’information estime que : « Des facebookeurs utilisent le réseau à des fins nihilistes ». Facebook devient ainsi selon lui « une AMVM : une arme de manipulation virtuelle et massive »
Les liens partagés circulent sans arrêt et en toute liberté sur la page d’accueil. «  Il suffit de tapoter sur son clavier pour donner le coup de grâce à l’adversaire.. », jubile Slim. L’architecte en chômage, d’à peine 24 ans, part à la chasse de vidéos inédites sur les candidats aux élections sur d’autres sites … avant de les partager à ses 1020 amis facebookeurs. Et, c’est toujours un plaisir de « démasquer l’ ennemi, à travers par exemple une déclaration qu’il a faite avant la révolution et qui contredit ce qu’il prétend être en ce moment ». Slim ne milite dans aucun parti, précisant toutefois, que sa « haine pour les courants extrémistes qui « menacent » son pays  le pousse à se comporter ainsi : « Je suis un saboteur et après ?! ».
Sur Facebook, n’importe qui peut dire n’importe quoi, la frontière entre l’espace public et l’espace privé est rompue. « Ceux qui y critiquaient de la manière la plus fantaisiste les joueurs de foot et le star système il n’y pas très longtemps sont ceux là même qui s’attaquent aujourd’hui aux politiciens  », déplore Naima Abdallah journaliste à la télévision et énième victime des facebookeurs. « J’y étais traitée de tous les noms par des personnes pensant que je soutenais l’ancien régime et que j’étais capable de miner le processus électoral. Pour échapper à la polémique, j’ai simplement bloqué mon compte ».

La calomnie est aisée, la censure est difficile
Sur Facebook, la calomnie est aisée mais la censure est difficile. Les vidéos et les photos compromettants sont difficiles à supprimer s’ils venaient à être publiés Le réseau social échappe aussi bien à la législation qu’à la déontologie à travers le monde entier et, si en Tunisie, les médias sont actuellement soumis aux restrictions de l’Instance supérieure indépendante pour les élections (ISIE), facebook profite d’une liberté hors de contrôle. Les critiques fusent de partout et les propos grossiers pullulent sur le réseau. Les groupes qui se sont formés à l’orée du 14 janvier pour chasser l’ancien régime se disloquent petit à petit. Et pour cause : «Les opinions différent et ça dégénère souvent », témoigne Monia Ben Youssef, 32 ans, membre d’un groupe sur Facebook sous pseudonyme  « J’ai défendu les femmes voilées sur la page d’un groupe fermé, on m’y a bloquée pour que je ne puisse plus accéder à leurs commentaires », raconte-t-elle… sans regrets : « Les propos de certaines personnes me laissaient coît, on se lance des obscénités sans la moindre pudeur». Aux yeux de Monia, rien ne justifie une telle vulgarité « Ni la démocratie, ni la liberté arrachée par les martyrs ».
« Facebook a joué un rôle important dans la médiatisation de la révolution tunisienne. Or , actuellement, les liens partagées versent dans la manipulation de l’opinion publique ce qui lui fait perdre son charme et sa spontanéité ; il se fait valoir comme un support de propagande et de contre propagande et à la fin c’est le débat qui se trouve entaché, pire : biaisé », fait savoir l’enseignant à l’Ipsi ajoutant qu’en l’absence d’un « système médiatique crédible et transparent, facebook est devenu une voie de passage obligé pour les politiciens, les journalistes et même le simple citoyen ».
Dr Meher Abassi, médecin spécialiste de profession et fervent facebookeur consulte son compte régulièrement, y défend ses opinions et reste maître de la situation. « Pour vaincre, dit-il, il faut convaincre. Jamais de calomnies, jamais d’attaques personnelles, le militantisme de proximité est une arme nouvelle qu’il faut savoir manier ». Un avis qu’il aimerait bien partager d’autant plus que sur « facebook le bouton je n’aime pas n’existe pas »

 


 

Sarra Rajhi
Octobre 2011

 

 

 

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