«Je ne partirai pas», de l’écrivain tunisien Taoufik Ben Brick

  «Je ne partirai pas», de l’écrivain tunisien Taoufik Ben Brick Un guide iconoclaste du «vrai Tunis»
«Je ne partirai pas!» Taoufik Ben Brick lance, dans son dernier ouvrage paru récemment à Alger, un énième défi au régime tunisien. Depuis sa grève de la faim en 2000 contre l’arbitraire policier, une main discrète le pousse fermement vers les portes de l’exil. Mais à «ces villes hostiles, à ces pierres tombales» que sont Paris ou Le Caire, il préfère Tunis, son Tunis particulier. Et bien qu’il s’y sente «comme un parrain dans une prison sicilienne», il n’a aucune envie de s’expatrier.

«Je ne partirai pas » n’est pas pour autant un pamphlet. C’est un guide touristique iconoclaste. Tunis s’y écrit par bribes, en de courts chapitres qui sont autant de scènes de la vie quotidienne et de rêves éveillés que suscitent les noms des rues, des restaurants, des tripots et des mets. La vieille ville cesse d’être une carte postale. Elle fleure certes le jasmin mais elle empeste aussi les «intestins de mouton», ce plat traditionnel, exquis et malodorant, qu’on déguste une pince à linge sur les narines en guise de masque à gaz.

Dans le beau Sidi Bou Said, on boit du mauvais Mornag et, dans les vapeurs de l’alcool, on lit des romans décadents et on blasphème. Les nouveaux quartiers pauvres, sur les murs desquels on s’étonnerait de ne pas voir affichées des consignes de sécurité, ont leur vie secrète. Il suffit pour sentir leur poésie déliquescente de les arpenter avec l’audace forcée du journaliste. Leurs légendes, nées du néant de l’anarchie urbaine, n'en semblent pas moins aussi anciennes que les légendes de Carthage.

Taoufik Ben Brick s’attelle ainsi à déceler le leurre dans la vérité et la vérité dans le leurre. Le journaliste en lui s’est fait le guide de l’écrivain. Il le promène, l’œil fureteur dans les dédales de l’opulence ou de la misère. Il donne à ses envolées poétiques, enthousiastes ou désespérées, l’éclat de la réalité nue : celle des magasins de l’avenue Bourguiba, symbole grossier de l’aliénation marchande des classes moyennes, ou des flaques d’eau noire de Hay El Akrad qui, «sans les cris des enfants, serait un parfait goulag».

Et lorsque le journaliste se fait discret, l’écrivain reprend la liberté de son imaginaire. Tunis devient alors un écho littéraire d’autres villes impossibles, Istanbul, Lima ou Kiev, et Taoufik Ben Brick un conteur nourri de la sève de Nazim Hikmet et de Mario Vargas Llosa. Toutes les capitales du monde ont leurs magnifiques mirages. On les aime toutes autant qu’on les méprise.

«Tunis carbure à l’optipessimissme»
Dans la description que fait l’auteur de Tunis, de ses cafés, de ses rues, de ses banlieues cossues ou paumées, se glisse une poignante nostalgie. Non pas celle des temps immémoriaux où l’aristocratie citadine cultivait l’art du raffinement culinaire, mais celle d’un temps plus prosaïque, le temps des zerdas insouciantes, lorsqu’«il fallait plus de cent ans pour épuiser un siècle».

«La dernière fiesta à Tunis fut un enterrement. Le jour qui se leva sur les invités du Palais de Carthage n’éclaira que des visages de cire.» Ce jour-là fut un 7 novembre 1987, lorsque Zine El Abidine Ben Ali a pris le pouvoir et entrepris de «mutiler l’organe le plus précieux des Tunisois, la langue». Depuis, «plus de cris ni de chuchotements, juste des grognements de muets». La dictature a éclipsé la Dolce Vita d’antan. Elle a aussi éclipsé les lettres et les arts. Ils ne sont plus qu’un souvenir d’artistes oubliés, alcooliques, comme Salah Khmissi, dont on ne célèbre plus la mémoire que dans les toilettes d’un bar, par un graffiti anonyme.

Aujourd’hui, malgré le discours laïciste officiel, «les moquées dévorent les bars». La peur de la police envahit les esprits, car «quand on frappe à votre porte à 6 heures du matin, on sait que ce n’est pas le laitier». Mais il ne faut pas se fier aux apparences, prévient Taoufik Ben Brick: «Il suffirait d’un rien pour que l’aimable paysage de la place de la Monnaie devienne un enclos exaspéré où gronde la foule».

Cet état d’esprit intermédiaire entre le sommeil et la veille, entre la révolte et la résignation est ce que l’auteur appelle l’«optipessimisme». Il est lui-même un optipessimiste. Il vit à El Manar, banlieue aseptisée, où l’on passe ses journées à tondre le gazon et à parler de voitures. Il s’y meurt d’angoisse et d’ennui mais, comme chaque Tunisois, «il garde mille colères disponibles dans son ventre» et elles l’aident à survivre. Yassin Temlali

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