Le joueur de dés

 

 

Le joueur de désNous pouvons être fiers et heureux d'avoir été les contemporains de Mahmoud Darwich, de l'avoir entendu de nombreuses fois réciter ses
beaux poèmes, d'avoir eu la chance de connaître sa magnifique poésie au fil de son écriture. Il a commencé sa carrière en étant un jeune poète palestinien qui, le premier, a utilisé la poésie comme flambeau de la jeune résistance palestinienne et il a fini comme un grand homme parmi les grands, comme un poète universel et immense, reconnu, partout et par tous.
Aujourd'hui, le 9 août 2008, son cœur a lâché, ses fragiles artères n'ont pas tenu le coup après cette troisième et grande intervention chirurgicale, et... il nous a quittés. Sa disparition nous laisse au cœur une grande douleur et un immense vide dans nos esprits.
Son dernier poème "Le joueur de dés" est d'une beauté, d'une finesse, d'une sensibilité presque indicibles. Pour celles et ceux qui ne l'ont pas lu en arabe, j'ai traduit quelques vers choisis du début, du milieu et de la fin de ce long poème relate de manière autobiographique et condensée le destin de l'homme, du poète Darwich.

 

 

Rania Samara
(10/08/2008)

 

Le joueur de dés

Qui suis-je pour vous dire
ce que je vous dis ?
Je ne suis pas la pierre façonnée par l’eau
pour que je devienne visage
ni le roseau percé par le vent
pour que je devienne flûte…

Je suis le joueur de dés
je gagne ou je perds
Je suis votre pareil
ou un peu moins…
Je suis né près du puits
et des trois arbres solitaires comme des nonnes
Je suis né sans youyous ni sage-femme
j’ai reçu mon prénom par hasard
Je suis né dans ma famille
par hasard
j’ai hérité de ses traits, de ses qualités
et de ses maladies :
Premièrement – la malformation des artères
Deuxièmement – la timidité en s’adressant à la mère, au père
et à la grand-mère/arbre
Troisièmement – l'espoir de guérir de la grippe
avec une tasse de camomille bien chaude
Quatrièmement – une certaine paresse à parler de la gazelle et de
l’alouette
Cinquièmement – l’ennui pendant les nuits d’hiver
Sixièmement – un échec flagrant de pouvoir chanter…
/…/

Qui suis-je pour vous dire
ce que je vous dis?
Qui suis-je ?

L’inspiration aurait pu me manquer
et l’inspiration est la chance des solitaires.
Le poème est un coup de dés
sur le damier de l’obscurité
Il rayonne ou ne rayonne pas
et les paroles tombent
telles des plumes sur le sable/
/…/

Qui suis-je pour vous dire
ce que je vous dis?
J’aurais pu ne pas être moi
j’aurais pu ne pas être ici…

L’avion aurait pu s’écraser
un matin
J’ai la chance d’être un lève-tard
j’ai raté l’avion
J’aurais pu ne pas connaître Damas, le Caire,
le Louvre ou les villes enchanteresses
/…/

 


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