«Tout pour l’amour»

Premier soir à Brod. Le preneur de son, croate, travaille pour la première fois en Bosnie. Il me dit que la misère lui saute à la gorge. Il pleut un peu. Une petite pluie fine, glaciale. Je filme à nouveau la cité où vivent Dejan et sa tante, où travaille Maja. Une tristesse que je ne peux pas décrire, exprimer. Quelque chose qui colle à la peau, qui suinte.

Le 7 mars, en début d’après-midi, Dejan conduit nerveusement une voiture qu’un ami lui a prêtée pour aller chercher son frère. Son regard est caché par des lunettes de soleil, qui reflètent les paysages de Bosnie, entre ruines et reconstructions gigantesques. La route est longue. Lourd silence.
«Tout pour l’amour»
Banja Luka

Dejan attend longuement dans le petit aéroport de Banja Luka
Dražan est le dernier à sortir de l’avion. Il se jette dans les bras de son frère.

La caméra de Cécile, la cadreuse, reste stable, à la bonne distance.

Dans la voiture, ils n’arrêtent pas de parler. «On va avoir beaucoup de choses à se dire». Et ça ne s’arrêtera pas.
Quand Dražan retrouve sa tante, il lui touche les mains longuement. «Prendre contact», «reprendre contact» dit la langue française.

Nous filmons les deux frères dans un petit snack, un endroit tellement noir, qu’il semblerait qu’on a enduit les murs de pétrole. Ils font connaissance. Dražan semble joyeux. Le soir, ils regardent une enquête télévisée sur une force paramilitaire, qui a sévi, pendant toute la durée du conflit. Ils parlent encore et encore. Des années à se raconter. L’absence de l’un. La sale guerre de l’autre. C’est cette parole possible qui devient le sujet du film. «Ce pont» qu’ils disent construire l’un et l’autre.

Un autre soir, dans le café où travaille Maja, ils chantent des chansons d’avant-guerre. Ils chantent à tue-tête. Et c'est beau à voir, beau à filmer.

Parfois, on s'écarte. Le documentaire s'écrit avec eux. Dans la pudeur. Nous passons un après-midi à filmer la petite gare désaffectée au milieu de la ville. C’est le seul endroit qui témoigne d’une splendeur passée, au moins d’une vie plus active, plus heureuse. Les gens de Bosanski Brod pensent que nous travaillons pour l’émission «Tout pour l’amour», diffusé sur une télévision serbe, un reality-show, dans lequel des gens se réconcilient, après une rupture, un chagrin d'amour.

Quand on arrive à Vareš, leur village natal, nous sommes surpris par le paysage, fait de gigantesques squelettes d’usines. L’oncle et la tante de Drazan et Dejan vivent dans un petit immeuble, tout prés de la mosquée. Pendant que Cécile filme, un vieil homme vient m’offrir une cigarette. Il nous dit que «la vie est une caricature». Je lui demande : «Pourquoi ?». Il me répond: «Parce que la joie est partie de nos cœurs.»

Nada et Mijo. Mijo était ingénieur métallurgique à l’aciérie, Nada secrétaire à l’exploitation minière. L’oncle et la tante de Vareš. Ils ont deux filles qui vivent à Vienne. «Pour nos enfants, c’était mieux qu’ils partent de la région.» Eux ont été évacués le 3 novembre 1993. Ils ont passé plusieurs années sur la côte croate. Une vie de réfugiés. C’est là qu’ils font connaissance d’un peintre célèbre, Mladen Veza, chez qui, depuis, ils vont travailler tous les étés. Mladen Veza leur a offert quelques toiles. Un peu de Méditerranée sur les murs. Quand ils sont rentrés chez eux, à Vareš, l’appartement était dévasté, occupé par d’autres réfugiés.

Emmanuel Vigier
(09/06/2009)

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