Titanic

TitanicJe me souviens des mots de Jean-Claude Concolato, un des responsables du HCR, croisé à Zagreb, effaré de voir à quel point la communauté internationale se désintéresse de cette partie du monde. «Quand les gens n’ont pas de travail, quand ils n’ont plus d’espoir, que peuvent-ils faire d’autre que ressasser le passé?»

Bosanski Brod, encore une fois et son obsédante horloge sans aiguille. Maja, la compagne de Dejan, vit dans une petite maison, dans le jardin de sa mère. C’était, je crois, la maison de sa grand-mère. Il y a des tapis sur la terre battue. Il fait froid. Toutes les pièces ne sont pas chauffées. Je les filme, de loin, en train de regarder la télé. Maja parle beaucoup. De son prénom d’avant, Fata. Un prénom aux consonances bosniaques, que sa mère a camouflé, pour la protéger. De l’exil, de la guerre. Du retour dans la ville détruite. Et de leur monde à eux. Maja dit que tout peut reprendre demain. Dejan lui répond que les gens ont juste besoin de travail. A la télévision, un documentaire raconte le naufrage du Titanic. "Bosanski Brod, c'est comme le Titanic!" s’exclame Dejan.

Les jours passent, on s’habitue. On filme beaucoup la Save, la nuit, le jour. Les bâtiments religieux en reconstruction, étranges cathédrales toutes neuves dans un décor d'après-guerre. Parfois, les gens viennent dire un peu d’eux-mêmes, devant la caméra et j’aime bien ça. Il y a un vieux monsieur, qui dit que les corrompus tiennent les rênes du pouvoir dans tout le pays. Il y a un jeune, un gamin aux allures de Gavroche, dans des vêtements trop grands. Il nous dit que ce qui lui manque, c’est un cinéma.

Le soir, on va au café où travaille Maja. Les clients y ont leurs places attribuées, comme s’ils étaient à l’école. Il y a des fauteuils rouges vifs et une télévision toujours allumée, à laquelle personne ne fait vraiment attention. Le patron et sa femme se tiennent généralement à l’entrée du bar, ils discutent avec tout le monde. Je me perds dans la langue, dont je ne connais que quelques rudiments.

Longue journée d'entretien avec Dejan. Il parle essentiellement de la guerre. Je lui pose beaucoup de questions. Sur ce qu’il a fait. Il me répond calmement. Il dit «ça ne me dérange pas. Je n’ai rien à cacher.» J’insiste. Je sais pourtant que le film n’est pas là. Il ajoute cette phrase: "Durant la guerre, c'était la confusion, et encore aujourd'hui je n'ai pas compris ce qui s'est passé."

Sur le chemin du retour, nous marquons une pause à Banja Luka, pour rencontrer un des volontaires du «Helsinki Parliament», une ONG qui travaille sur la question de droits de l’homme. «Les mariages mixtes sont très rares. Chaque peuple est en minorité dans sa partie constitutive. Les parents suggèrent de ne pas le faire. Ceux qui font des mariages mixtes doivent être forts, supporter la pression de l’entourage. On les regarde de travers.»

A Marseille, Dražan dans sa vie. Dans sa musique. Ses concerts. Avec ses enfants. Sa femme. Son meilleur ami sculpteur: "Nous n'avons jamais eu besoin de parler. Je venais de loin, moi aussi."
Pour la première fois, Dražan me raconte ses années en Bosnie, à Vareš. Elevés par leurs grands-parents, les deux frères étaient adolescents quand la guerre a éclaté. Des voisins qui ont été tués. Un village qu'ils s'en vont protéger. L'engrenage. Des amis qui deviennent ennemis. Dražan, qui avait souffert d'un cancer, obtient des papiers, qui lui permettent de quitter le territoire. "Même pour les deux frères, c'est chacun pour soi."

Emmanuel Vigier
(11/05/2009)

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