Khalil Rabah

 

On sort de cette salle fermée avec toutes ces questions pour entrer directement dans la «Biennale. Galerie Trois. Géographie : 50 villages» qui ne pouvait être mieux accueillie que dans cet espace. C’est une réalisation de Khalil Rabah qui se présente comme une exposition à l’intérieur de l’exposition. Sa galerie n’accueille pas les œuvres mais les artistes eux-mêmes. Ils sont invités à se promener dans cinquante villes et villages palestiniens pour creuser des questions, réaliser des entretiens et concevoir des projets d’avenir. Ce n’est donc pas un espace d’exposition d’œuvres mais un espace de création. C’est un espace qui substitue à l’immobilité qu’induit toute exposition d’œuvres artistiques le dynamisme susceptible de faire naître des œuvres.

Les entraves à la liberté de circulation, de mouvement des Palestiniens se transforment ainsi en vertu permettant aux artistes de se mouvoir. Ainsi, la Galerie Trois est une illustration de la manière avec laquelle on peut lutter contre les nouvelles formes de colonisation puisque c’est désormais le spectateur immobile qui devient l’objectif de l’artiste en mouvement, son stimulus et non pas l’inverse.
Cette section représente toutes les catégories de Palestiniens. On peut dire également que cet espace a permis de poser des questions, de prospecter les conditions existentielles du Palestinien : celles de l’occultation, de la fragilité, des pressions, des contorsions et, malgré tout, de la créativité.

Tout se passe comme si l’exposition offrait au fil des œuvres un cheminement repoussant les limites des questions. On pourrait avancer que l’organisation de l’exposition « Palestine c/o Venise », le choix des œuvres, des artistes sont une œuvre d’art.

Un soir, il y eut un débat houleux avec en toile de fond toutes ces œuvres, ces idées et ces réflexions douloureuses. La directrice et commissaire du musée digital de Holon(1) se joignit à nous place Santa Margarita où se terminaient les promenades des participants. Des bribes de sa conversation avec un autre artiste me parviennent. Elle évoque le festival de Jérusalem organisé par la mairie de cette ville qui ne fait pas seulement partie du pouvoir ayant expulsé des milliers de Palestiniens mais qui organise elle-même l’expulsion des habitants restants qu’elle déchoit de leurs propriétés. Une de ses amies m’explique qu’elle ne rate pas une occasion partout où elle peut se trouver pour ouvrir les yeux des Israéliens sur leurs exactions à l’encontre des Palestiniens.

Pour certains, peut-être même pour la majorité, ces positions peuvent sembler de prime abord des plus nobles dans la lutte contre la colonisation. Soit. Mais cette noble position traite les artistes et leurs œuvres comme matière palestinienne dont le rôle essentiel est d’alimenter la conscience et l’humanité des israéliens. Ces œuvres ne sont pas traités comme un produit émanant d’interrogations profondes que les artistes mettent à jour afin de se contempler dans l’intranquillité et l’inquiétude ontologiques et afin de sonder le fond de leur existence dans ce qu’elle a de plus douloureux, de plus incommodant, comme le font les œuvres participant à « Palestine c/o Venise ».

Grammaticalement, on peut dire que la différence entre la première et la seconde attitude est la même qu’entre sujet et complément d’objet. Dans le premier cas, l’art – comme dans les salons royaux ou aristocratiques – vise à montrer aux autres le pouvoir, le goût et la culture du propriétaire ; comme ce fut le cas des Biennales à leurs débuts puisque les sections internationales visaient à illustrer la dimension humaniste de la nation.
Dans le second cas, comme dans tout événement parallèle qu’on ne considère pas comme égal, ni même comme nécessaire, l’art vise à contempler l’existence et le destin humains et à en éprouver les limites. Dans le premier cas, l’art est un moyen de nourrir le goût de la classe au pouvoir et son sentiment de puissance alors que dans le deuxième cas l’art démystifie cette classe ainsi que son abject sentiment de puissance.

-

1) - Même nom en arabe حولون et en hébreu חולון, petite ville près de Tel Aviv. NdT

 


Adania Shibli
(22/08/2009)

Related Posts

Le monde danse à Ramallah

11/05/2009

Le monde danse à RamallahDix-huit compagnies du monde entier se sont retrouvées pour le quatrième Festival de danse contemporaine de Ramallah (RCDF).

Des films palestiniens sur les femmes pour susciter le débat

14/01/2010

Des films palestiniens sur les femmes pour susciter le débatLes quatre films produits dans le cadre de «Masarat» abordent notamment la question de l'inceste, et celle des premiers émois vécus par les jeunes filles. (Eurojar)

Les jeunes artistes palestiniennes composent avec les interdits

13/06/2008

Les jeunes artistes palestiniennes composent avec les interditsQu'elles habitent en Israël ou en Cisjordanie, les jeunes artistes palestiniennes sont confrontées aux mêmes interdits sociaux. Pour vivre leur passion, certaines bousculent ces contraintes, d'autres les acceptent, d'autres encore inventent des compromis. Toutes composent.