Digressions

 

DigressionsLa biennale de Venise se profilait à l’horizon avant même le décollage de l’aéroport de Frankfort où je rencontrai un ami ayant la même destination que la mienne. « Pourquoi m’y rendais-je ? » me demanda-t-il ; la réponse était simple : je voulais absolument voir les créations de la Palestine, invitée pour la première fois à la Biennale sous l’intitulé « Palestine c/o Venise »(1) , événement qui a lieu en marge de la Biennale à l’invitation de Vittorio Urbani et sous la direction de la commissaire de l’exposition Saloua Mokdadi.

Avec cet air d’être au courant de tout ce qui se produit dans le monde, mon ami commenta : «Bien sûr la biennale est l’expression de l’idée nationale qui était à son apogée au dernier quart du XIXème siècle. » Il ajouta que la question nationale était désormais moins pressante pour les Européens, que les galeries nationales recevaient des artistes étrangers. Pourtant les questions de l’identité et de l’appartenance nationale semblent encore cruciales pour les Palestiniens. Soit, mais est-ce vraiment la question de l’appartenance nationale qui me pousse à me rendre à Venise pour voir de près les œuvres sélectionnées pour «Palestine c/o Venise»?

Soulignons au passage que les conditions qui ont conduit vers le nationalisme européen et vers le concept d’expositions comme celle de la Biennale de Venise sont particulières. Jusqu’à la moitié du XIXème siècle, les œuvres d’art en Europe étaient cantonnées dans les salons de la royauté et de l’aristocratie. L’un des objectifs principaux était d’épater les visiteurs, d’illustrer la grandeur et les goûts raffinés du roi ou du châtelain.

Avec l’avènement du nationalisme, les expositions d’œuvres d’art se tiennent désormais dans des salles ouvertes à tous. Ces salles mettent en avant le pouvoir, la grandeur et la créativité des enfants du pays épatant de la sorte aussi bien les nationaux que les étrangers. Le nationalisme européen a décru avec les guerres sanglantes et les affreux massacres dont l’apogée fut la deuxième Guerre Mondiale.

Dans d’autres pays, dont la Palestine, le nationalisme a vu le jour suite à cette guerre et notamment suite à la vague de colonisation qui est le produit direct du nationalisme européen avec son corollaire de persécutions et de déni de l’Autre et de sa culture sous prétexte qu’il n’est pas européen. En dehors du contexte européen, le nationalisme n’est souvent que la réaction au déni européen des autres. Pour reprendre conscience d’elle-même, la victime met l’accent d’abord sur ce qui est nié et qui a servi de prétexte à sa persécution, par exemple la «palestinité».

J’ai soudain remarqué que mon ami ne m’écoutait pas. Son regard était tout entier aux eaux cernant Venise : nous étions arrivés.

J’ai trouvé la plupart des artistes auxquels je voulais me joindre au Gardenia(2). Aussitôt que nous nous sommes rencontrés, nous nous sommes mis à marcher sans but précis. Il y avait dans toutes les directions des oeuvres devant lesquelles on passerait avec indifférence jusqu’au moment où l’une d’elles retiendrait notre attention. Tout notre intérêt se focalisait sur les caractéristiques de la section palestinienne, dont la médisance qui s’y insinuait. En un mot, ici tous se détestent, énormément. Et ce pour des raisons personnelles ou artistiques ou pour les deux à la fois?

La première critique concerne la commissaire de l’exposition Saloua Mokdadi. Une amie m’a confié avec amertume que la participation de la section palestinienne semblait refléter la division et l’effritement de ce peuple. Il y a le Palestinien de Galilée, de Cisjordanie, de Gaza, des USA et même le non Palestinien résidant en Palestine ; il y a le Palestinien citadin et celui des camps ; il y a les femmes et les hommes ; il y a les hétérosexuels et les homosexuels. Ce commentaire m’a fait rire. Il pourrait correspondre à quelque chose à condition de considérer uniquement les papiers d’identités, l’appartenance géographique et l’identité sexuelle de ces participants mais y a-t-il un seul de ces créateurs qui ne mérite pas de participer à la Biennale? Je passe en mémoire les noms de ces artistes : Emily Jacir, Taycir Batniji, Jawad Malhi, Shadi Habib Allah, Sandi Hilal, Alessandro Petti et Khalil Rabah.
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1) - Venise se dit en arabe boundoukiya – vraisemblablement du turc Venedik, vraisemblablement sous l’influence de l’allemand Venedig- or boundoukiya signifie en arabe « fusil ». NdT
2) - Hôtel à Venise.

 


Adania Shibli
(22/08/2009)

 

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