Mutations et défis de l’Islam européen

 

 

Sociologue et chercheur, Felice Dassetto s’intéresse depuis le milieu des années 90 à l’évolution de l’islam et des musulmans en Europe. Pour lui, l’un des grands défis de l’islam européen consiste à se doter de leaders intellectuels qui puissent prendre le relais des leaders institutionnels.

 

 

Mutations et défis de l’Islam européen
Couverture du livre de Felice Dassetto «le cinquième royaume» (Editions Couleurlivres)

 

 

On a l'impression que, depuis le 11-septembre, l'islam et les musulmans inspirent surtout de l'inquiétude en Occident et particulièrement en Europe...
A mon sens, le 11-septembre n'a pas accru l'inquiétude à l'égard de l'islam. Elle était beaucoup plus grande dans les années 80, il suffit de lire les journaux de l'époque. Entre les années 70 et les années 80, on est passé en Europe d'une population musulmane extrêmement minoritaire, exceptionnelle et exotique, à une présence populaire. En même temps, la prise de pouvoir de Khomeiny en Iran, l'assassinat de Sadate et l'irruption du terrorisme au sein des pays arabes ont suscité pas mal d'inquiétudes en Europe.
Quand vous revoyez les médias, vous vous rendez compte que le 11-septembre a été beaucoup plus contrôlé que les événements des années 80. On a appris quelque part à coexister, à faire preuve de retenue. Les médias ont compris que la surenchère autour de l'islam offrait un terreau favorable à l'extrême droite partout en Europe. Ils ont aussi compris que les musulmans d'Europe étaient des citoyens européens et donc que l'Europe, c'est aussi l'islam.

Est-ce qu'ils se considèrent réellement comme des citoyens européens?
Dès les années 90, il y a eu cette affirmation des jeunes générations musulmanes : “Nous sommes des musulmans européens.” Je crois que le défi actuel, après l'avoir affirmé, est de le devenir réellement. Le grand enjeu est maintenant l’absence de leaders islamiquement formés. L'islam d'Europe a bénéficié d'une génération de leaders organisationnels formidables, actifs, qui ont su répondre à la demande religieuse et réussir la première étape, celle de l'implantation. Le grand défi aujourd'hui est l’absence de leadership intellectuel d’une part et d’autre part, l'émergence d'une pensée religieuse nouvelle. Le grand défi d’aujourd’hui est de remédier à l’absence de leaderships intellectuels capables de faire émerger une pensée religieuse nouvelle.

Il y a une pensée islamique foisonnante et très audacieuse…
Oui, mais le problème, c'est qu'elle doit être audible et entendue. Elle (qui ?) La pensée islamique européenne doit entrer en débat, en compétition, avec les autres pensées musulmanes qui circulent et se construisent. La question est de savoir comment aider les jeunes générations musulmanes à s'approprier les nouvelles idées, à les développer et à devenir des producteurs de cette pensée. Les jeunes ne sont pas seulement intéressés par les discours normatifs salafistes, mais par des discours producteurs de sens ; en d’autres termes, leur question est plutôt “qu'est-ce qu'être musulman” que “qu’est-ce que je dois faire pour être un bon musulman ?”

Considérez-vous Tariq Ramadan comme un leader de l’islam européen?
Oui, il a construit les opinions. Il a joué un rôle déterminant de rupture et d'éveil auprès des jeunes musulmans. Pour leur dire “sortez de l'ombre, montrez-vous” et en incarnant la première rupture intellectuelle avec le discours salafiste. Mais aujourd'hui, du point de vue de la pensée musulmane, il est à la limite de ses possibilités. C'est un organisateur, un prédicateur, qui a bricolé sa formation. Par exemple, il est très prudent et réservé en matière de sources parce qu'il n'a pas les outils intellectuels pour aller dans cette voie. Son grand mérite est d'avoir mené un processus de changement en connexion avec l'intérieur de la communauté musulmane. Mon sentiment est que, pour lui, la réforme radicale, c’est seulement la capacité de l'islam à s'engager dans la transformation sociale, pas une réforme de la pensée de l'islam. Aujourd'hui, il y a émergence d’une nouvelle génération de penseurs qui le dépassent.

Y a-t-il un islam européen spécifique?
Il se construit. La difficulté de la construction vient du rôle grandissant que tentent de jouer les pays d'origine. Celui de la Turquie est néfaste, parce qu’il est mené par un appareil d'Etat puissant, par des fonctionnaires venus de Turquie. C'est une démarche intolérante à l’égard des autres musulmans et qui s’affirme comme ethno-nationale.

 

 

Mutations et défis de l’Islam européen
Felice Dassetto

 

Peut-on dresser une typologie des musulmans d'Europe ?
Regroupons-les, pour faire vite, en trois groupes plus ou moins équivalents. On pourrait mentionner d’abord les croyants concrets qui affichent explicitement leur foi et la traduisent dans des prières et d’autres observances. Je dirais qu’il s’agit d’environ un tiers des musulmans d’Europe. Parmi eux, certains adhèrent aussi explicitement à des organisations ; d’autres ont plutôt une pratique privée ou recourent à l’offre des organisations (mosquées, conférences) sans adhérer explicitement à celles-ci.
Un deuxième groupe est constitué par des croyants génériques, mais qui sont des agnostiques pratiques, sauf à l’occasion des grandes fêtes de l’islam et d’une relative observance du ramadan.
Un troisième groupe s’affiche comme étant de culture musulmane, mais évite de se prononcer sur sa foi. Parmi ces personnes, une petite minorité se déclare explicitement athée ou agnostique. Ce dernier groupe était beaucoup plus important dans les années 70.

Quelle différence y a-t-il entre se dire chrétien et se dire musulman?
Il y a des différences de formulation, notamment dans le rapport à la norme. En islam, le discours salafiste est devenu le ton dominant depuis vingt ou trente ans. Les musulmans n'ont pas tous intégré l'idée qu'ils vivaient dans une société pluraliste; au mieux, ils ont intégré l'idée qu'ils étaient une minorité. En fait, on est dans un espace pluriel, il y a beaucoup de groupes minoritaires. Le plus important est de se considérer non pas comme une minorité, mais comme partie prenant d’un espace commun, démocratique.

 


Propos recueillis par Naceureddine Elafrite
(20/11/2009)

 

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