Le mur de l’ambassade US et les failles du pouvoir en Tunisie

 

tun_band_540

 

Vendredi 14 septembre. Les automobilistes qui rentrent chez eux sont estomaqués à la vue de ces foules de barbus en qamis brandissant le drapeau noir des salafistes et scandant des slogans wahhabites ouvertement antiaméricains, antioccidentaux. Leur accoutrement si peu tunisois, si peu tunisien a quelque côté cauchemardesque. D’où viennent ces ennemis des USA qui puisent leurs idées dans l’idéologie du plus grand allié des USA au Moyen-Orient ? Car rien dans l’histoire des relations tuniso-américaines, qui ont toujours été excellentes, ne justifie autant de haine. Les relations avec les USA auraient été exemplaires s’il n’y avait la question palestinienne.

Ceux qui ont fait la révolution tunisienne avaient des idéaux universalistes, or il semble que le 14 janvier ait paradoxalement beaucoup profité aux idéaux wahhabites. Les deux mille manifestants partis pour la plupart de la mosquée Al Fatah, leur fief, parviennent jusqu’à l’ambassade des USA, forteresse réputée inexpugnable, en escaladent les murailles, hissent leur drapeau noir et incendient les voitures de l’ambassade ainsi qu’une école primaire qu’ils pillent. Les colonnes de fumée plongent Tunis dans la stupeur. On pense tout de suite à des complicités, à un complot, car comment expliquer autrement que ces manifestants aient réussi à investir l’ambassade la mieux gardée du pays et surtout comment se fait-il que la redoutable police tunisienne ait échoué à contenir les manifestants ? Malgré les renforts, la police et l’armée semblent avoir trouvé du mal à maîtriser la situation. Le bilan est lourd: 4 morts et plus de cinquante blessés. L’image du pays en sera fortement affectée. Aujourd’hui même les USA, qui projetaient de grands investissements en Tunisie, évacuent leur personnel diplomatique nonessentiel.Ce qui vient de se produire à Tunis est bien plus qu’une manifestation de colère, bien plus qu’un dépassement. La Tunisie se trouve maintenant embarquée dans un processus géopolitique régional auquel elle n’est pas préparée et dans lequel elle n’a aucun intérêt. La Tunisie se trouve aussi au cœur de machinations électorales américaines qui ne l’intéressent ni de près ni de loin.Les conséquences de cet événement seront plus grandes qu’on ne pense. Pour revenir à la manifestation, remarquons d’abord que la véhémence de la réaction salafiste à ce film provocateur est incompréhensible dans cette ville où on entend blasphémer à tout bout de champ. Pour qui agissent ces salafistes (en fait un ramassis de djihadistes, de wahhabites, de voyous notoires récemment convertis) ? Par quels services de renseignements sont-ils manipulés ?

Les quelques jours qui viennent diront si les salafistes vont continuer à avoir le même traitement de faveur qu’auparavant. Le parti Nahdha, parti au pouvoir, va-t-il tendre la main aux autres partis pour sauver l’État de la déréliction dans laquelle il est tombé ? L’inquiétude des Tunisiens est si grande que des mesures d’exception doivent être prises. Un consensus doit être trouvé entre les partis réellement représentatifs en Tunisie.

En escaladant le mur de l’ambassade, les salafistes ont mis à nu les failles du pouvoir en Tunisie.

En escaladant le mur, les salafistes, non habitués à avoir des lignes rouges et encore moins à demander des autorisations pour leurs manifestations, nuisent à l’islam qu’ils prétendent défendre, mettent en péril la suprématie de l’Etat, nuisent à l’image du pays et à ses intérêts supérieurs.

Les Tunisiens ont été surpris de voir Mr Rached Ghanouchi imputer à l’ardeur juvénile ces actes de barbarie. Quant à sa proposition d’une loi internationale pénalisant toute atteinte au sacré, elle est franchement ridicule et démagogique. Les choses sont plus graves. A l’heure actuelle, ce qui est en jeu c’est l’indépendance du pays, son intégrité. Nombre de Tunisiens pensent que le gouvernement peut encore agir en procédant à un remaniement ministériel pour préserver le pays de toute ingérence étrangère, pour faire prévaloir en premier lieu les intérêts de la Tunisie.

 


 

Jalel El Gharbi

17/09/2013


 

 

 

Related Posts

Souvenirs de femme dans un champ de mines

25/11/2016

kesserine-1101“La pellicule de mes souvenirs défile comme un éclair devant moi sur la route pour Kasserine, où la rédaction m’a envoyée pour un reportage sur le terrible attentat qui vient de s’y dérouler.” Texte produit durant l’atelier d’écriture organisé par Arablog le 29 avril 2016 à Tunis. Les blogueurs avaient pour consigne de s’imaginer dans la peau d’une femme. Arablog

Cléo, une militante transgenre réfugiée en Tunisie

06/06/2016

cleo0-110Originaire du Bénin, Cléo* a quitté son pays en raison de sa transsexualité et de son militantisme. Elle vit en Tunisie depuis quelques années et a récemment obtenu le statut de réfugié. Elle nous raconte son combat et son parcours. Inkyfada

Journal du Citoyen n°4

15/11/2011

Journal du Citoyen n°4 Contrôle des élections, distribution problématique pour la presse indépendante au lendemain de la révolution... Le JDC poursuit son enquête sur la nouvelle donne démocratique en Tunisie. Cette publication est produite dans le cadre d’une formation de journalistes réalisée par l'Institut Panos et le Syndicat National des Journalistes Tunisiens.